La Gazette Drouot
Cote et tendance - Le monde merveilleux des Lalanne
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Le monde merveilleux des Lalanne
Les créations de ce couple, qui a tracé sa propre voie entre rococo et surréalisme, sont mises à l’honneur aux Arts Décoratifs. Elles ont plus que jamais la cote auprès des collectionneurs.

La vie est un songe ? Pour les Lalanne, sans doute. Pour les visiteurs de la rétrospective déployée ce printemps aux Arts Décoratifs, assurément. Car ne rêve-t-on pas éveillé devant ce bestiaire digne d’Alice au pays des merveilles, où les rhinocéros, loin d’être farouches, offrent leurs flancs en guise de bar et où de grands oiseaux blancs retiennent leur envol pour servir de siège ? Saluons l’événement que constitue cette exposition de plus de 150 pièces, ultime reconnaissance institutionnelle pour ce couple d’artistes démiurges qui sut imposer sa vision dans un XXe siècle attiré par le pop et l’abstraction. «Les Lalanne, au XVIIe siècle, auraient créé des labyrinthes, des grottes marines et des bosquets à surprise», note l’historien de l’art, Adrien Goetz, dans la préface du catalogue Lalanne, 1968-2005, publié par la galerie parisienne JGM, qui les défend depuis plus de deux décennies. De fait, Claude (née en 1925) et François-Xavier Lalanne (né deux ans après et disparu en 2008) ont vite séduit de grands collectionneurs : les Rothschild – leur amitié sera telle que Claude réalisera à la mort de Marie-Hélène une fine barrière de bronze pour sa tombe –, les Noailles ou Yves Saint Laurent. Ils passent dans l’émission culte Dim Dam Dom présentée par Denise Glaser. Un certain succès médiatique accompagne leur carrière, retracée pas à pas et création après création, dans l’indispensable somme publiée par Daniel Abadie, chez Flammarion. Aujourd’hui, les pièces les plus rares dépassent les 500 000 €, comme L’Oiseau à bascule.

682 000 € frais compris.
François-Xavier Lalanne, rocking-chair L’Oiseau à bascule, acier poli et cuivré, pièce unique datée 1974, 120 x 130 x 190 cm.
Bruxelles, salle des beaux-arts, 17 juin 2009. Pierre Bergé & Associés SVV. M. Dewindt.

Avec le temps, on finit par dire de leurs œuvres : «C’est un Lalanne», le nom l’emportant sur le prénom. Et pourtant, le couple, qui exposait presque toujours ensemble, a cosigné moins d’une dizaine de pièces, telles que la table Le Singe aux nénuphars, de 2007, ou Le Grand Centaure, un bronze de 1985. Leur différence ? D’abord, la technique : François-Xavier dessine, sculpte et modèle quand Claude, plus intuitive peut-être, moule, assemble et emploie la galvanoplastie. Aujourd’hui, les designers sont plus attentifs à la sculpture, au détriment de la fonction. Chez François-Xavier Lalanne, c’est le contraire. Avec lui, la sculpture jette un pont vers le design, alliant naturalisme et fonctionnalité. Parmi ses pièces les plus spectaculaires, figure le rhinocéros en différentes versions, du Rhinocrétaire en cuivre martelé (1964), mot-valise pour désigner sa fonction de secrétaire –et à l’occasion de bar – au spécimen en cuir exposé au Salon de la jeune peinture en 1971, qui, une fois décomposé, forme un salon avec pouf et fauteuils.

46 470 € frais compris.
François-Xavier Lalanne, Mouton, deuxième version pour extérieur, 1979, daté «86», bronze et béton/époxy, h. 88 cm.
Paris, Drouot, 17 juin 2009.
Rieunier & Associés SVV.
  12 400 € frais compris.
François-Xavier Lalanne, surtout de table «aux nénuphars», cuivre et argent nickelé, édition à 24 exemplaires dont certains livrés à l’Élysée ou dans les ambassades, 1972, 21,2 x 33 x 34 cm.
Bruxelles, salle des beaux-arts, 17 juin 2009.
Pierre Bergé & Associés SVV. M. Dewindt.
  1 812 € frais compris.
Claude Lalanne, bracelet jonc «papillon», bronze doré, gravé et paire de boucles d’oreilles à l’identique, édition Artcurial no 11/80, vers 1978, dimensions non indiquées.
Paris, Drouot, 18 octobre 2009. Cornette de Saint Cyr SVV.

Succès oblige, il existe des modèles réduits en bronze, édition originale de huit réalisés dans les années 1970, une pièce unique en marbre, un exemplaire bleu édité par Artcurial... Autre création, ô combien improbable : un sympathique hippopotame en résine bleue. L’animal aimant l’eau, François-Xavier l’a pourvu d’une baignoire. Des deux exemplaires connus, l’un est en fonction chez un particulier ! Les habitués du département des Antiquités égyptiennes penseront, en le voyant, au célèbre hippopotame en faïence bleue de la XVIIe dynastie, l’un des clous du Louvre. Réminiscence des mois passés par l’artiste –fasciné par l’Égypte ancienne – dans le musée, comme gardien en 1949 ? Hormis la carpe d’or éditée à 250 exemplaires par Artcurial, dont l’une s’est vendue à Bruxelles 34 720 €, en 2009 (Pierre Bergé SVV), il faut mentionner, parmi les pièces les plus «populaires», le troupeau de moutons qui a déferlé sur la France : en laine, non numérotés – une centaine, le couturier Valentino en possède dix –, les moutons noirs – moins de vingt –, les versions classiques en époxy dites «moutons de pierre», les nouveaux moutons (béliers, brebis, agneaux) dans les années 1990, ces deux dernières espèces étant éditées à 250 exemplaires. Tout aussi exceptionnelle est l’œuvre de Claude Lalanne, moins monumentale et encore plus poétique sans doute que celle de son mari. La créatrice regarde quant à elle du côté de l’art nouveau, cet univers végétal où la nature triomphe. Un exemple parmi tant d’autres ? Ces fabuleux miroirs aux branchages sinueux qu’appréciait tant Yves Saint Laurent, qu’il lui en commanda près de quinze. L’un de ses traits distinctifs reste l’hybridation, en témoigne la sculpture Homme à tête de chou (1970), dont la première version fut achetée par Gainsbourg, lui inspirant la chanson éponyme et son «pendant», Caroline enceinte (1969). Claude a aussi réalisé d’étonnants couverts pour Alexandre Iolas puis pour Artcurial, de même que de nombreux bijoux, échantillons portatifs d’un univers qui n’a pas fini de nous étonner.

Par Alexandre Crochet -La Gazette Drouot N°11 du 19 mars 2010


Questions à Béatrice Salmon directrice des musées des Arts décoratifs

Vous êtes, avec Dominique Forest, commissaire de la rétrospective Lalanne, qui vient de s’ouvrir aux Arts Décoratifs. Qu’y voit-t-on ?
Je me réjouis tout d’abord que nos collections possèdent désormais une œuvre importante de François-Xavier Lalanne, un rhinocéros, grâce au précieux don des Weingarten, grands mécènes américains, dont la fondation a, entre autres, financé les travaux du musée. Claude Lalanne prête notamment des créations ornant la demeure du couple, comme un bar-rhino et une immense boîte de sardines-canapé. On verra aussi deux chameaux-coffres, dont il n’existe à ma connaissance que trois exemplaires. Les pièces proviennent à 85 % de collections privées.

La présence d’œuvres des Lalanne dans la collection Bergé - Saint Laurent a-t-elle accru l’intérêt des amateurs ?
Des galeristes comme Jeannine Restany, épouse du critique, ou Alexandre Iolas, avaient ouvert la voie. Le décorateur américain Peter Marino, scénographe de l’exposition, avait élargi le cercle aux États-Unis. Mais la vente de cette collection a permis un nouvel éclairage sur leur travail, certaines de ces œuvres – candélabres, miroirs – figurant dans l’exposition.

Comment situer leur univers ?
Les Lalanne sont, à mes yeux, de la famille de Dalí ou du décorateur Emilio Terry, et auraient pu figurer à l’exposition «Surreal Things», au V & A Museum de Londres, en 2007. Dans les années 1970, ils se sont intégrés à travers Iolas dans le nouveau réalisme et dînent avec Spoerri. Ils restent à la croisée de ces mouvements qui sont, de plus, populaires.



À LIRE
Lalanne(s), par Daniel Abadie, 352 pp., éditions Flammarion, 2008.

À VOIR
«Les Lalanne, de la sculpture aux arts décoratifs», du 18 mars au 4 juillet, musée des Arts décoratifs, Paris, www.lesartsdecoratifs.fr - Catalogue.

LE CHIFFRE 27
C’est le nombre de pièces réalisées par François-Xavier ou Claude Lalanne, présentes dans la collection Bergé - Saint Laurent.
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp