La Gazette Drouot
Cote et tendance - Jean Cocteau ou l'éternel retour
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Jean Cocteau ou l'éternel retour
Plus protéiforme et moins lisse qu’on pourrait le croire, l’art graphique du poète a gardé toute sa force de séduction. Aperçu d’une œuvre devenue classique.

Je reste avec vous » : l’épitaphe inscrite sur la tombe de Jean Cocteau est plus que jamais d’actualité. Depuis sa disparition le 11 octobre 1963, un jour après celle de son amie Édith Piaf, public et collectionneurs ne cessent de chérir son œuvre, du couturier Kenzo qui avait accroché dix dessins de toréadors dans un vestibule de sa maison japonaise de la Bastille à l’horloger Séverin Wunderman, dont la fantastique collection se déploiera d’ici un an ou deux dans un nouveau musée portant le nom du poète. En attendant, les occasions de voir et revoir Cocteau ne manquent pas : après le palais des arts à Marseille, le palais Lumière à Évian consacrera au poète une vaste exposition de février à mai 2010, tandis qu’en juin prochain la maison de l’artiste à Milly-la-Forêt (Essonne) doit ouvrir ses portes, dotée d’un espace consacré à l’œuvre graphique. Une ouverture rendue possible grâce au soutien et à l’implication du comité Cocteau et, en premier chef, de son président Pierre Bergé, détenteur du droit moral de l’artiste. Plus près de nous, le galeriste parisien Dominique Bert présente ce mois-ci une soixantaine de dessins de Cocteau, florilège des années 1920 aux œuvres ultimes. Cocteau «est le moyeu d’une roue dont les rayons sont la poésie, le théâtre, le roman, le ballet, le cinéma, la musique...», note le galeriste. Homme de dessin dont le crayon semble prolonger non seulement la main mais tout son être, l’artiste dessine comme il respire. «Les poètes ne dessinent pas. Ils dénouent l’écriture et la renouent ensuite autrement», écrit-il dans une dédicace à Picasso en 1924. D’aucuns jugent secondaire l’œuvre peint de Cocteau. A contrario, rarement chez un artiste moderne, le dessin aura été si essentiel, au point d’envahir tout, courriers, écrits littéraires, jusqu’aux murs de la villa Santo-Sospir, avec la bénédiction de sa protectrice Francine Weisweiller. Le succès jamais démenti de son œuvre graphique auprès des amateurs, en ventes publiques en particulier, est surtout redevable «à la qualité du trait», juge Annie Guédras, éminente spécialiste de son travail, qui a organisé maintes expositions dans le monde et a été conseiller scientifique pour l’exposition Cocteau du Centre Pompidou en 2003. De plus, l’œuvre dessiné touche amateurs de cinéma, de musique, de théâtre... et d’érotisme. Un thème abordé régulièrement dès les illustrations du Livre blanc, publié en 1928. Avec discrétion : les dessins les plus anciens sont rarement signés. Dominique Bert, lui, préfère parler de dessins «libres», la créativité l’emportant sur l’aspect sulfureux. Parmi la dizaine de feuilles réunies dans un cabinet intimiste, on découvre un couple uni dans l’amour à la manière des estampes japonaises traditionnelles. Cette œuvre de 1962 rappelle que Cocteau ne s’est pas uniquement intéressé à la plastique masculine, mise à l’honneur par Annie Guédras dans l’album Ils, réédité chez Hors Collection.

11 153 € frais compris.
Portrait les yeux bandés, crayons de couleur, plume, lavis et rehauts de feuille d’or, 26 x 23,5 cm.
Paris, Drouot, 27 avril 2009. Fraysse & Associés SVV. Mmes Maréchaux et Maréchaux-Laurentin.
3 330 € frais compris.
Étude de profils pour la chapelle de la Vierge - Notre-Dame de France à Londres, motif du devant de l’autel, 1959, crayons de couleur sur papier calque, 25 x 27 cm.
Paris, Hôtel Dassault, 13 février 2007. Artcurial SVV.
9 914 € frais compris.
Portrait d’Igor Stravinsky, vers 1912, encre sur papier.
Paris, Hôtel Dassault, 4 décembre 2007. Artcurial SVV. Claude Oterelo.
9 181 € frais compris
Profil d’Orphée Laure, crayons de couleur sur papier, 1959, 26,5 x 20,5 cm, collection Gérard Oury.
Paris, Hôtel Dassault, 21 avril 2009. Artcurial SVV.
   

Portraits et autoportraits
Prisée des plus pointus, l’avant-guerre, d’une grande inventivité formelle, voit naître les illustrations de deux célèbres romans de 1923, Le Grand Écart et Thomas l’imposteur, le premier suscitant 22 dessins en 1926 et le second, quarante et un ans plus tard. Cocteau croque aussi, avec un don de caricaturiste digne de la lignée de Daumier, le fameux groupe des Six et d’autres amis compositeurs tel Stravinsky, dont un portrait est parti pour 9 914 € chez Artcurial en 2007. Dévasté par la mort de Radiguet, le poète exécute au milieu des années 1920 une série de 31 autoportraits de face sous l’emprise de l’opium. Notons que Rêveries d’opium, dessin plus tardif au crayon noir, à l’aquarelle et à la gouache, avait atteint 34 700 € à Drouot lors de la vente de la succession Jean Marais par la SVV Fraysse en 2009. Les souffrances de la désintoxication débouchent sur une série des plus tourmentées : dans Maison de santé (1925-1926), on trouve des corps démembrés, des yeux crevés... en référence à la mythologie grecque. De cette époque, date peut-être son Bébé aux extrémités phalliques, proche du surréalisme. Avant Warhol – influencé par ses dessins –, Cocteau fige ensuite le sommeil de son amant en 1929 dans Vingt-Cinq Dessins d’un dormeur.

Dans la carrière de l’auteur de La Belle et la Bête, il y a un avant et un après Jean Marais. En 1937, il rencontre ce dernier lors d’une audition pour Œdipe-Roi. En témoigne cet émouvant dessin dédicacé «à Blancharmure son ami Jean souvenir d’Œdipe et du cœur Chœur...» joué par lui, adjugé presque 5 000 € lors de la succession Marais citée précédemment. Dès lors, place à «un type unique, indéfiniment répété : ce visage masculin néogrec, de profil néogrec, nez droit posé sur une moue proéminente», note François Nemer dans le catalogue de l’exposition du Centre Pompidou. Ces profils d’Orphée «ressemblent à Jean Marais. Mais en réalité celui-ci correspond au profil dont il rêvait depuis toujours», confie Annie Guédras. Aujourd’hui, un large cercle plébiscite ces œuvres emblématiques du style Cocteau, abondantes au point qu’un comité d’expertise dirigé par Patrick Martin a vu le jour depuis quelque temps. Un style diffusé par Le Testament d’Orphée, où on le voit dessiner. Au fil du temps, l’artiste délaisse l’encre pour le marqueur encore plus rapide, emploie poudre à maquiller et cire à cacheter, joue avec des taches d’encre, enroule les mots autour des personnages pour créer des «poésies graphiques» en toute liberté. Quant à la couleur, Cocteau l’applique en larges bandes sur le dessin ou emploie le crayon arlequin, outil magique doté d’une mine polychrome qui lui permet de changer de teinte sans rompre son trait. L’inimitable Arlequin, c’est lui.

Par Alexandra Crochet - Gazette N°44 du 18 décembre 2009

À SAVOIR
« Cocteau intime »,
jusqu’au 31 décembre,
galerie Dominique Bert, Louvre des Antiquaires,
Paris Ier,
tél. : 01 42 61 58 50,
www.galeriebert.fr

« Jean Cocteau
et la Méditerranée »
,
jusqu’au 24 janvier 2010,
palais des arts, Marseille,
tél. : 04 91 42 51 50

L’indispensable site www.jeancocteau.net


À LIRE
Jean Cocteau, sur le fil du siècle, catalogue d’exposition, éd. Centre Pompidou, 2003 ; Ils, dessins érotiques, sous la direction d’Annie Guédras, réédité par Hors Collection, 2009 ; Autour de Jean Cocteau, catalogue d’exposition, Actes Sud, 2008 ; Poésie graphique, Pierre Chanel, éditions Jacques Damase, 1987.
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp