La Gazette Drouot
Cote et tendance - Les ivoires de Dieppe
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Les ivoires de Dieppe
Ce célèbre port de pêche français en fait sa spécialité dès le XVIIe siècle, au hasard d’une histoire au goût amer...

La route de l’ivoire passe par Dieppe, port de pêche mondialement connu pour ses soles et autres spécimens marins, et auquel on ne prêterait guère d’activité artistique. Et pourtant, durant plus de trois siècles, Dieppe sera l’une des cités de l’ivoire en France, au même titre que Saint-Claude, dans le Jura, et Paris. Pour en comprendre les raisons et les origines, il faut effectuer un retour en arrière, en plein cœur du XVIIe siècle. La France d’alors pense à son installation en Afrique, et dès 1628, grâce à ses navires dotés de privilèges royaux, elle ouvre un premier comptoir au Sénégal. Huit ans plus tard, Richelieu accélère le mouvement et crée la Compagnie normande, une association de marchands de Dieppe et de Rouen. Il s’agit d’exploiter le Sénégal et la Gambie. L’aventure africaine de la France est née, pour le meilleur et pour le pire, puisqu’elle prendra très vite les traits du commerce triangulaire. Les Hollandais le pratiquent déjà avec rentabilité, et la France, comme l’Angleterre, veut à son tour se lancer dans cette activité ô combien lucrative, et ô combien douloureuse...

8 425 € frais compris.
Maquette de frégate de 14 canons en ivoire, pont animé de marins, canons à poste, voiles à poste, certaines ferlées par des marins dans la mâture. Modèle présenté sur un socle en ébène incrusté d’ivoire. Coques et voiles, enfléchures en ivoire, gréement textile. Globe en verre sur terrasse en bois noirci. Maquette : 17 x 18 cm, globe : 28 x 27, 5 cm. Collection Draeger.
Paris, Drouot, 15 décembre 2006. FerrI SVV. M. Petitcollot.

Mais l’époque n’est pas aux bons sentiments, le devoir de mémoire viendra plus tard. L’entreprise change de nom, en devenant la Compagnie des Indes occidentales, mais, trop axée sur le développement du tabac, elle aboutit en 1673 à la Compagnie du Sénégal. Nous sommes alors sous Louis XIV, et la traite négrière est directement visée. Les navires quittent les ports français, font escale sur les côtes africaines et rapportent de l’or, du poivre et de l’ivoire d’éléphant. Des quantités impressionnantes de défenses débarquent, en particulier par les bateaux de Jehan Ango, un armateur qui fait de Dieppe l’une des villes les plus riches de France. L’abondance de l’ivoire et sa grande taille, ainsi que sa belle qualité, permettent aux sculpteurs d’oublier les contraintes liées au matériau. La mer, omniprésente dans la vie de la cité, le sera aussi dans ses créations. Les mains habiles des artisans ivoiriers, répartis en douze ateliers principaux, lui rendent hommage, par la création de maquettes de bateaux, de cadrans à boussole et de statuettes représentant des marins, des pêcheurs et des marchandes à la criée. Une activité est née, elle proliférera, évoluera au gré des modes et des époques, et verra la naissance de véritables dynasties d’ivoiriers. Durant la fin du XVIIe, à la suite de la révocation de l’édit de Nantes – qui voit le départ de cent quarante familles – et de la quasi-destruction de la ville par une flotte anglo-hollandaise, en 1694, l’activité connaît un déclin passager, très vite oublié. Deux familles dominent la production : les Cruppevolle et les Belleteste. Ces derniers travailleront du XVIIIe jusqu’au XIXe siècle. Cinq représentants se succèderont, le plus connu étant Jean-Antoine, dit Antoine (1730-1811), dont l’ouvrage le plus renommé se trouve aujourd’hui au musée de Dieppe. Il s’agit d’une allégorie des Quatre Saisons. L’Almanach Dauphin de 1777 vante ses talents : «Belleteste, à Dieppe, est un des plus habiles artistes et des plus renommés pour les ouvrages d’ivoire en figures de rondes-bosses.» De nombreux types d’objets seront fabriqués. Ils atteindront un très haut degré artistique. La râpe à tabac est de ceux-là. En ivoire, naturellement, elle est formée d’une plaquette concave dans laquelle est incrustée une râpe métallique. Le dos est orné d’un cartouche, encadré de mascarons ou de coquilles, représentant des scènes galantes ou bachiques, la plupart du temps. Le tabac est alors vendu sous forme de «carotte».

8 500 € frais compris.
Cadran solaire en ivoire, signé Blud, Dieppe, XVIIe siècle, 7 x 6,5 cm.
Le Havre, 21 juin 2009. Le Havre Enchères SVV.
  1 320 € frais compris.
Jeune marin en ivoire, coiffé d’un chapeau et portant des genouillères, Dieppe, fin du XVIIIe siècle, h. 22 cm.
Paris, Drouot, 5 décembre 2008, Beaussant - Lefèvre SVV
  3 200 € frais compris.
Le Lion de Florence, statuette en ivoire de Dieppe du XIXe siècle, préemption en faveur du musée de Dieppe.
Roanne, 12 décembre 2009.
Roanne Enchères SVV

À partir de 1725, on le trouvera déjà râpé, ce qui entraînera la disparition progressive de ce type d’objet. Dieppe s’en est fait une spécialité, en imaginant parfois des modèles très originaux, notamment en forme de silhouette, reprenant des types populaires ou caricaturaux, mais aussi des personnages de la commedia dell’arte. Les éventails sont l’un des atours indispensables aux belles de l’Ancien Régime. L’ivoire est d’abord envoyé dans l’Oise, dans le canton de Méru, pour être débité, puis retourné à Dieppe pour y être sculpté, et enfin déposé à Paris, où l’éventail reçoit une feuille peinte, en papier, en soie ou en peau. Dieppe est spécialisée également dans les ivoires religieux, et notamment les petites Vierges de voyage, présentées dans une boîte et destinées aux pèlerins. Le XIXe de la monarchie de Juillet connaît un regain d’intérêt pour «l’or blanc». Des sculpteurs l’élisent comme matériau de prédilection pour la réalisation de groupes, jusqu’alors plutôt exécutés en bronze ou en terre cuite. L’époque est en pleine recherche artistique, après les dernières publications archéologiques prouvant le caractère polychrome de la statuaire antique, et remettant en cause les farouches représentants du «beau idéal», obligatoirement monochrome. L’ivoire va trouver toute sa place avec la production des premières chryséléphantines, en intervenant principalement dans le rendu des chairs. Par ailleurs, une nouvelle société émerge, consécutive à un essor économique favorable ; il s’agit de la bourgeoisie, et elle va vouloir accéder au luxe. L’ivoire en est un exemple, particulièrement pour les petits objets d’agrément et de toilette. Les ateliers dieppois sont relancés, et certains prennent même la décision d’ouvrir des succursales à Paris. De nouvelles familles vont s’imposer : les Blard, les Colette, les Graillon et les Souillard. Le tourisme balnéaire est un autre facteur de développement. Pour ces nouveaux acheteurs, les sculpteurs ivoiriers de Dieppe produisent de façon intensive les fameux «polletais» et « polletaises». Ces petites statuettes, apparues vers la fin du XVIIIe, montrent des gens du peuple. Leur étymologie vient du Pollet, quartier populaire de marins. Si leur mode est antérieure à l’affluence du tourisme, il est certain que ces nouveaux visiteurs contribueront à la longévité de leur succès, jusqu’aux heures sombres de la Première Guerre mondiale. Dieppe vit ses dernières heures de gloire. Si, en 1840, la cité abrite encore 97 ivoiriers, 40 seulement subsistent en 1900. Le soleil se couche sur cette belle et originale production.

Par Anne Doridou_Heim-La Gazette Drouot N°10 du 12 mars 2010


Paroles d''expert
Selon Bernard Petitcollot, les collectionneurs s’intéressent à ces ivoires de charme et le marché reste stable, ne connaissant guère d’inflation ni de crise. Il a l’avantage de se situer à la jonction de plusieurs domaines, séduisant aussi bien les amateurs d’objets de marine que d’objets scientifiques et d’objets d’art. Quelques milliers d’euros suffisent le plus souvent pour emporter une pièce, même signée. Les œuvres les plus recherchées sont les maquettes de bateaux – plutôt rares –, les cadrans et les sculptures du XVIIe siècle.



À LIRE
Les Statuettes d’ivoire en Europe, du Moyen Âge au XIXe siècle, Claude Ferment, éditions du Perron, Liège, 2000.

À VOIR
Le château-musée de Dieppe. Ouvert depuis 1923, il présente une magnifique collection de près de 1 200 pièces, fabriquées entre le XVIIe et le XXe siècle.

LE CHIFFRE 250
C’est le nombre de tailleurs sur ivoire à Dieppe sous Louis XIV, ce qui donne une idée de l’importance, à cette époque, de l’activité dans la ville.
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp