La Gazette Drouot
Cote et tendance - Fragonard, croqueur de vies
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Fragonard croqueur de vies
Célébré par les musées et plébiscité par le marché,
Jean Honoré Fragonard revient sur le devant de la scène.
En finesse, il croque les robes légères et dévoile les charmes féminins du XVIIIe siècle. Colin-maillard, balançoire... évoquent les parfums des jardins secrets de la noblesse où le peintre instaure un brin de douceur dans un monde de doute. Considéré par ses contemporains comme le peintre parisien à la mode, Jean Honoré Fragonard (1732-1806) n’a rien perdu de son aura. Citons pour preuve, dernièrement, le détournement du Verrou, l’une de ses œuvres les plus réputées, pour la campagne publicitaire du journal économique et financier La Tribune. La plus chère aussi ! Cette huile sur panneau enregistre à ce jour une enchère record : 5 281 500 £, soit 7 651 090 €, prononcés le 17 décembre 1999 à Londres (Christie’s). Le bicentenaire de la mort de cet artiste internationalement reconnu est célébré à travers l’Europe. Ainsi, Barcelone présentait le mois dernier cent vingt de ses œuvres, provenant de musées européens et américains. Plus près de nous, Besançon expose pour quelques jours encore une centaine de peintures et de dessins du maître. Cette ville, grâce à un double legs bisontin de Pierre Adrien Pâris, architecte de Louis XVI, et celui, plus tardif, du peintre Jean Gigoux, possède l’une des premières collections publiques françaises de notre peintre.
À 13 ans, Jean Honoré Fragonard entame des études notariales, mais son goût pour le dessin prévaut. Soutenu par ses parents, il fait ses premières armes auprès de Chardin, puis, dès 1748, travaille dans l’atelier de Boucher. En 1752, alors âgé de 20 ans, il remporte le premier prix de Rome avec Jéroboam sacrifiant aux idoles. Mais il ne sera jamais le peintre des commandes officielles. On en connaît toutefois deux : l’une est perdue, l’autre, jugée démodée par Madame du Barry, sera refusée. Fragonard innove et bouscule la hiérarchie des genres, abandonnant la tradition aux peintres académiques. Maîtrisant parfaitement les techniques du dessin, il invente sa manière, impressionnant ses pairs par son dessin spontané et ses tracés nerveux. L’artiste mélange crayon et lavis de bistre, excelle avec la sanguine ou la pierre noire, utilisant plus rarement la plume. Il expérimente tous les genres : scènes de la vie quotidienne, paysages, portraits... Ce sont ces mêmes sujets qui, aujourd’hui, font mouche auprès des collectionneurs européens et surtout américains. En témoignent les 2 696 000 £, l’équivalent de 4 001 710 €, engagés à Londres le 5 juillet 2006 chez Sotheby’s sur une scène de genre. Une toile titrée Deux jeunes femmes sur un lit jouant avec un petit chien : le lever, qui, en décembre 1995 à Paris, avait déjà fait sensation sous le marteau de Me Tajan, se hissant à 9 075 300 F. Car Fragonard est «le peintre de la bonne humeur», comme aime à le rappeler l’expert Bruno de Bayser. Il ose les scènes galantes et le badinage, sans jamais verser dans la trivialité.
coard 94 350 € frais compris.
Jean Honoré Fragonard, La Cavalcade, crayon noir 34,5 x 42,5 cm.
Paris, Drouot, 22 mars 2002. Piasa SVV. Cabinet de Bayser.
coard 10 830 € frais compris.
Jean Honoré Fragonard, Paysage animé avec lavandières à la fontaine, pierre noire. 22 x 18 cm.
Paris, Drouot, 13 décembre 2006.
Millon & Associés SVV. Cabinet de Bayser.
coard 5 426 € frais compris.
Jean Honoré Fragonard, La Madone à l’écuelle, d’après Corrège, 1761, crayon noir et estompe. 25 x 17 cm.
Paris, Espace Tajan, 20 décembre 2006.
Tajan SVV. Cabinet de Bayser.
coard 57 759 € frais compris.
Jean Honoré Fragonard, Jeune fille consultant un devin, lavis de bistre signé au verso du dessin, 26,5 x 40 cm.
Rouen, 20 novembre 2005. Bernard d’Anjou SVV. M. Millet.
Un brin d’espièglerie
Parmi les autres thèmes plébiscités des collectionneurs citons les paysages, notamment ceux rapportés de ses voyages en Italie. Exécutés pour un grand nombre à la sanguine, ces dessins sont très recherchés. Promenade dans un parc italien décoré de statues, une feuille de 1760 – exceptionnellement datée – qui fut réalisée durant son premier voyage italien, était ainsi adjugée 19 253 € le 6 novembre 2003 chez Tajan. Rappelons que la plus belle collection peut être admirée à Besançon avec la série des «Dix vues de Tivoli et de la villa d’Este». En Italie, Fragonard copie les maîtres anciens et se spécialise dans les productions de contre-épreuves. À partir d’un dessin ou d’une gravure de peintres italiens du XVIe ou du XVIIe siècle, il reproduit de manière inversée un paysage ou un tableau. Exécutées à la sanguine ou à la pierre noire, il retravaille les fonds des contre-épreuves au lavis et à la plume. Si, par chance, l’ensemble est complet – avec l’œuvre originale contre-éprouvée –, ce type de production peut susciter des prix allant jusqu’à 300 000 €. On sait que ses portraits séduisent aussi les amateurs. Qu’il croque les visages joufflus d’enfants, qu’il mette un brin d’espièglerie dans le regard des jeunes filles ou qu’il marque les traits d’un vieillard, «Frago» sait emprisonner l’instant, capter une émotion pour l’éternité. Il est le peintre de l’existence. Le portrait présumé de sa fille Rosalie, disparue prématurément en 1788, obtenait en 1937 l’enchère de 1 450 000 F (728 250 € en valeur réactualisée) et partait du même coup vers les cimaises du Metropolitan Museum of New York. Une mort tragique, qui expliquerait l’engouement pour ce tableau. Jusqu’au début des années 2000, ses œuvres se négocient à prix d’or. Un dessin de Fragonard se monnaie facilement autour de 110 764 F, somme qu’il fallait dépenser pour Scène de retrouvailles dans un parc le 23 novembre 2001 (Tajan). Les tableaux ne sont pas en reste. En 2001, chez Rieunier & Bailly-Pommery, La Gimblette grimpait à 168 362 F. Mais, à partir de 2002, les amateurs ne sont plus au rendez-vous et plusieurs invendus marquent un tassement de sa cote. Ainsi, une sanguine de 1759, Intérieur de ruines aménagé, estimée 80 000/100 000 €, ne trouva pas preneur, bien que le sujet soit prisé des connaisseurs. Durant quelques années, Fragonard est en retrait. Et puis, en 2005 à Londres, l’huile sur toile figurant une Jeune fille penchée au bord d’une fenêtre recueillait 960 000 £, soit 1 425 150 €, permettant à l’artiste de renouer avec le succès (Christie’s). Peintre à la production abondante, Fragonard a également illustré certains ouvrages, notamment ceux de Jean de La Fontaine. En ventes, ces suites regroupant vingt à trente dessins se négocient entre 30 000 et 100 000 €. Cet aspect moins connu de l’œuvre de l’artiste fera d’ailleurs l’objet d’une exposition au musée Jacquemart-André à partir d’octobre 2007.
Par Karine Saison - Gazette N°13 du 30 mars 2007

À LIRE
Fragonard, Marie-Anne Dupuy-Vachey, Paris, 2006.
Fragonard, Pierre Rosenberg, Paris, Grand Palais, catalogue de l’exposition, septembre 1987-janvier 1988.
Les Fragonard de Besançon, Pierre Rosenberg, musée des beaux-arts et d’archéologie de Besançon, catalogue de l’exposition, décembre 2006-avril 2007.

À VOIR
«Fragonard», du 3 octobre 2007 au 13 janvier 2008.
Musée Jacquemart-André. 158, boulevard Haussmann, 75008 Paris.

Sources : bases de données Artnet et Artprice.
Remerciements à l’expert Bruno de Bayser.
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp