La Gazette Drouot
Cote et tendance - Le style Forêt-Noire
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Le style Forêt-Noire
Dans le jargon du marché de l’art, on a coutume de désigner ces objets en bois sculpté sous le vocable de Forêt-Noire, une appellation aujourd’hui erronée... Explications.
Des ours soutenant un banc ou s’appuyant sur un arbre dont les branches forment portemanteau... Ces meubles, au design délicieusement kitsch, passent généralement pour des créations artisanales de la Forêt-Noire. Cette région montagneuse de l’Allemagne occidentale, située face aux Vosges, constitue l’un des habitats naturels de l’ours. Il n’en fallait pas plus pour attribuer à cette région la paternité d’une production qui fait la part belle à cet animal. Pourtant, ces meubles et ces objets en bois sculpté proviennent de la région de Brienz, en Suisse. Le poète helvète, Heinrich Federer, les range d’ailleurs au rang de curiosités locales, au même titre que les cascades de Giessbach et les savoureuses anguilles grillées, autre spécialité régionale. Aucun touriste digne de ce nom ne pouvait, en ce XIXe siècle, quitter ces alpages sans emporter dans ses bagages l’un de ces bibelots.
Fabriqués en dilettante par les habitants de la région le soir au coin du feu, ils sont au XIXesiècle au centre d’un commerce lucratif. L’histoire débute avec la famine de 1817. Pour trouver d’autres sources de revenus, un certain Christian Fischer a l’idée de vendre sa production aux touristes.
3 600 €.
Banc en bois sculpté dans un tronc, les pieds supportés par deux ours sculptés, 96 x 152 x 60 cm.
Paris, 3 octobre 2005,
Fraysse & Associés.
2 000 €.
Porte-parapluie en forme d’ours.
Paris, 13 mars 2004.
David Kahn SVV.
6 000 €.
Portemanteau aux ours tenant une branche d’arbre sur laquelle se tiennent deux écureuils, H. 195 cm.
Paris, 25 décembre 2005.
Millon & Associés.
11 900 €.
Banc aux ours en bois sculpté.
L’Isle-Adam,
23 mars 2005.
2 500 €.
Paire de consoles d’applique
à décor en ronde-bosse de chouette perchée, H. 26 cm.

Lille, 14 mars 2004.
Mercier et Compagnie.
Autres prix
12 000 €. Pendule en bois sculpté représentant un chasseur portant un mouton, seconde moitié du XIXe siècle, H. 94 cm. Paris, Sotheby’s 23/5/2003.
11 000 €. Portemanteau en bois sculpté patiné, ours la gueule ouverte, seconde moitié du XIXe, Saint-Dié-des-Vosges, Maître Morel, 16/10/2005.
9 000 €. Portemanteau en bois sculpté orné de trois oursons et d’une glace, la mère faisant porte-parapluie, Paris, Millon, 27-28/11/2003.
7 200 €. Portemanteau en bois sculpté avec ours et ourson, H. 214 cm. La Rochelle, 13/12/2003.
4 800 €. Portemanteau en forme d’ours en bois sculpté, H.194 cm. Dieppe, Giffard, 8/2/2004.
1 750 €. Porte-parapluie aux ours en bois sculpté, 91 x 53 x 33 cm. L’Isle-Adam, 30/10/2005.
560 €. Boîte en bois en forme d’ours levant la patte, H. 24 cm. Paris, Fraysse, 3/10/2005.
100 €. Ours formant sonnette, Paris, Fraysse, 3/10/2005.

À lire :
Meubles insolites de Newman Bruce, 1995. Swiss
Carvings, the art of the Black Forest, 1820-1940, par Jay Arenski, Simon Daniels et Michael Daniels, 2005.
Un artisanat de chalet
À la belle saison, le pays attire en effet de nombreux visiteurs anglais, fidèles sujets de sa majesté qui suivent les traces de la reine Victoria, venue dans la région en 1868. Son attachement pour cette contrée la conduisit à faire construire, dans sa propriété d’Osborne house, un chalet décoré de meubles et de bibelots suisses. Suivant son exemple, les aristocrates anglais en villégiature à Brienz, Luzern ou Interlaken, stations alors à la mode, achètent quantité d’objets décoratifs en forme de chalet, d’ours, de cerf ou de chouette. L’idée de Fischer fera des émules et de nombreux ateliers exploiteront ce filon. L’un des plus importants, celui de la famille Binder, comptera ainsi une centaine de sculpteurs.
Le fils, Carl Louis, passera par l’atelier parisien de Rodin. De retour à Brienz, il partagera ses expériences avec les autres artisans. La petite ville se dotera de sa propre école de sculpture en 1862. Chaque apprenti sculpteur, recruté entre 16 et 30 ans au plus, doit être capable de réaliser le dessin de son sujet. De nombreuses épreuves ont pu être conservées, témoignant des qualités artistiques de ces élèves. Pour se perfectionner, il est d’usage de se rendre au parc de la ville où l’on croise, dans un habitat naturel, quantité d’espèces animales, des ours bien sûr, mais aussi des chamois, des chouettes... Comme les grands sculpteurs animaliers parisiens dont les visites à la ménagerie du Jardin des plantes sont bien connues, Barye en tête, nos Suisses se rendent au parc étudier sur le vif les sujets de leurs prochaines sculptures. Bibelots et petits meubles, réalisés dans du bois tendre comme le tilleul, s’inspirent ainsi de la faune et de la flore locale. La production se décline à travers une grande variété : boîtes à musique, tables à fumeurs, porte-parapluies, portemanteaux, serre-livres, pendules et sculptures miniatures ou monumentales ; toute pièce de 5 centimètres à 2 mètres... Il existait même des ensembles de mobilier complet avec table, chaise, buffet ou armoire. Présentées lors des expositions internationales, cet artisanat rencontre un réel engouement, notamment auprès du public américain. La Première Guerre mondiale mettra un frein à cette production, la baisse de la fréquentation touristique réduisant le nombre d’acheteurs potentiels. Les sculpteurs se tournèrent alors vers la réalisation de prothèses en bois, en plein essor !

Plus vrai que nature...
Aujourd’hui, les amateurs n’ont guère changé et les collectionneurs recherchent toujours ces objets pour décorer leurs chalets ou leurs propriétés. Toutefois, à l’abondance de la période faste des années 1880 à 1910, succède une certaine pénurie. Les pièces se font rares, particulièrement celles de belle qualité. Seuls les catalogues de ventes et les brochures d’époque attestent encore de la richesse de cette production. Liée à l’industrie touristique, elle s’adaptait en choisissant ses sujets en fonction de la demande. Les aigles étaient plutôt destinés aux clients américains et les éléphants aux indiens. La veine humoristique – le thème des ours mimant des attitudes humaines – plaisait à un plus large public. Certains artisans ont même leur spécialité : Johann Stähli se consacrera aux ours alors que son frère Alfred privilégiera les aigles... Ils seront toutefois peu nombreux à signer leurs œuvres. Les pièces anciennes, celles réalisées avant 1930, demeurent quasi introuvables. En revanche, il reste possible pour l’amateur d’objets de curiosité de croiser en ventes publiques des créations typiquement Forêt-Noire, lors des vacations à thème cynégétique et, de-ci de-là, dans les vacations classiques. En mars 2004, la société David Kahn avait innové en organisant une vente sur ce thème. Elle ne comptait pas moins d’une centaine de lots. Pour le propriétaire du Bon Usage, galerie parisienne spécialisée dans ce domaine, la marchandise fait aujourd’hui cruellement défaut. Aussi, les plus beaux morceaux peuvent-ils aisément atteindre 14 000 €. L’ancienneté, la qualité de la sculpture et la taille – plus c’est grand, plus c’est cher – influent sur la valeur. Autre critère déterminant, l’expression. On reconnaît une belle pièce à son côté vivant ou naturel... L’adjonction d’yeux en sulfure donne un regard plus réaliste à la bête et constitue généralement un signe de qualité. Cette expressivité permet souvent de distinguer ces pièces de leurs copies asiatiques qui apparaissent sur le marché. Un bon moyen de les reconnaître : les soupeser. Réalisées dans un bois dur, ces copies pèsent plus lourd. Le soin apporté au détail, notamment aux fourrures, vaut enfin pour signature.
Stéphanie Perris-Delmas
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp