La Gazette Drouot
Cote et tendance - Les très européennes faïenceries du Nord
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Les très européennes faïenceries du Nord
Lille, Saint-Omer et Desvres n’ont pas échappé à l’influence flamande et normande, toutes se sont mutuellement inspirées les unes les autres pour créer un style original.
Chez les collectionneurs de faïence persiste cette idée reçue que rien ne vaudrait les Cinq Grands, traduisez : les Rouen, Moustiers, Marseille, Strasbourg et Nevers. Aux manufactures du Nord, ils ont souvent fait grise mine. À bien y regarder pourtant, la région s’est montrée créative et originale mêlant formes et motifs rocailles aux charmes d’une inspiration populaire. De Calais à Douai, de Boulogne à Saint-Amand, ces productions portent l’empreinte des créations anglaises, flamandes et françaises, Delft et Rouen en tête leur donnant un petit air de famille. Elles partagent d’ailleurs avec les Hollandais le fameux gisement de Bruyelles, situé entre Tournai et Lille. La proximité géographique et la mobilité des artistes a favorisé la similitude des décors d’une ville à l’autre. Les carreaux de revêtement et les pots Jacquot et Jacqueline, difficilement identifiables en l’absence de signature, restent la marque de fabrique de ces faïenceries du Nord.
6 100 €.
Ensemble de jattes en faïence illustrant les cinq sens, Desvres, fin du XVIIIe siècle, diam. 30 cm.
Morlaix, Oriot Dupont, 25-10/2004.
6 000 €.
Jacquot et Jacqueline en faïence de Lille, XVIIIe siècle.
Paris, Chochon-Barré et Allardi, 25/6/2004.
480 €.
Pichet en faïence polychrome de branchages fleuris,
Saint-Omer XVIIIe siècle,
H. 26,5 cm. Paris,
Pescheteau-Badin, 24/10/2003.
1 600 €.
Rarissime assiette au Chinois peint en camaïeu vert chatironé, Saint-Omer fabrique Saladin
Levesque, XVIIIe siècle,
Diam. 26 cm.
Saint-Omer, Hôtel des ventes de Saint-Omer, 8/12/2002.
1 550 €.
Grand plat rond décor camaïeu bleu de lambrequins, Lille, première moitié du XVIIIe siècle, marqué, fêlure sur l’aile, diam. 42 cm.
Évreux, François Thion, 5/10/2003.
110 €.
Deux carreaux d’un ensemble de 12, à décor d’un cavalier et d’une cavalière, Desvres, marque Fourmaintraux au petit coq, 130 x 13 mm, en manganèse.
Vendôme, Philippe Rouillac, 24/1/2004.
1 720 €.
Lot 154. Plat rond à contour décor polychrome au haricot, fabrique Saladin-Levesque, milieu XVIIIe siècle. Lot 158. Assiette à contour décor blanc de fleur, XVIIIe siècle, égrenures. Saint-Omer.
Évreux, François Thion, 5/10/2003.
Le marché
Une fois énoncés les critères de valeurs tels la qualité, la rareté et l’originalité du décor ou de la forme ainsi que l’état de conservation de la pièce, un premier constat s’impose : le centre lillois est en perte de vitesse, tandis que Saint-Omer et Desvres se maintiennent, soutenue par une clientèle locale "régionaliste" active. En dehors des modèles de qualité, devenus rarissimes, le Lille moyen se vend difficilement, les créations de la première période, à forte influence rouennaise notamment. Entre 300 et 1 000 € en moyenne l’assiette. Les pièces rares, recherchées par les collectionneurs de faïence tout autant que par une clientèle locale, se situent entre 4 000 et 5 000 €. Les pièces de forme se portent mieux. On a pu relever lors de la saison 2001, des enchères allant de 21 000 à 40 000 € pour des pots Jacquot et Jacqueline. Plus recherchés encore, les magots chinois. En 1999, un exemplaire partait à Paris pour 68 000 F. Pour retrouver des enchères et des pièces significatives, il faut remonter aux années 80. On se souvient d’une vente parisienne de mars 1984 qui voyait une collection de fontaines en faïence des XVIIIe et XIXe adjugées de 40 000 à 89 000 F. En mémoire également, la vente de 1986 de deux petits Chinois formant chandeliers à 40 000 F. Tout autant plébiscitées, les assiettes à décor de cartes. Si les enchères dévolues à Saint-Omer se situent dans une fourchette de prix bien inférieure, certaines pièces de forme atteignent les 13 000 €. En 1999, une terrine couverte en forme de hure de sanglier munie de son présentoir ovale suscitait une enchère de 85 000 F. Pour des résultats plus courants, on retiendra les 1 200 € adjugés pour une jardinière à décor en camaïeu bleu "bianco sopra bianco". Desvres joue quant à elle dans la cour des petits mais sa cote se porte à merveille entre 500 et 1 500 euros en moyenne. Relevons les 6 100 € dévolus récemment à un ensemble de quatre jattes de la fin du XVIIIe siècle.

Entre Delft et Rouen
La production lilloise se définit entre ses deux rivales, Delft et Rouen. L’objectif de la première manufacture créée en 1696 dans la cité flamande - Lille deviendra française en 1713 - est la fabrication de faïence façon Hollande. Son fondateur, le Tournaisien Jacques Febvrier s’entoure d’artisans flamands dont le peintre de Gand, Jean Bossu. C’est à l’arrivée du Nivernais MarieÉtienne Borne, vers 1700, que la production s’oriente vers les exemples rouennais. Deux autres grandes manufactures verront le jour à Lille, celle de Barthélémy Dorez et celle de Pierre Pélissier, reprise en 1740 par Jean-Baptiste Wamps. Toutes deux resteront fidèles « à la manière de Rouen et des Pays étrangers ». Les ressemblances sont patentes. Lille adopte le décor chinois en camaïeu bleu pour concurrencer Delft. Elle s’inspire d’abord fidèlement puis plus librement du lambrequin normand rayonnant. Une différence : le trait noir qui cerne les motifs lillois, moins net, moins précis qu’à Rouen, tend vers le violet. Alors que le décor normand évolue vers un lambrequin fleuri, celui de Lille s’enrichit d’un cartouche central orné d’un paysage inspiré de la peinture flamande. S’y perdent des canards et des cygnes typiquement lillois. La cité sait combiner les grands styles du moment. Le rocaille trouve un écho particulier savamment enrichi de fleurs. Fidèle à la technique du grand feu, Lille joue sur une palette à dominante bleue, aux tonalités ardoises. Le manganèse est fréquent, le rouge pour sa part n’atteignant jamais la qualité du Rouen, tirera d’ailleurs vers le brun. L’émail se caractérise par son éclat dû à la qualité de l’étain et du plomb importés d’Angleterre. La terre, extrêmement malléable, autorise une grande diversité de formes. La production se distingue en effet par la fabrication de pichets patronymiques, par des pots à boire Jacquot et Jacqueline, ainsi que par des magots chinois et des fontaines à vin figurant le dieu Bacchus à cheval sur un tonneau, véritables sculptures anthropomorphes. Autre particularité lilloise, les assiettes à décor de cartes à jouer où figure entre les pieds du valet de trèfle l’inscription Lille. Il est probable que l’installation dès 1670 d’une manufacture de cartes ait contribué à l’adoption de ce motif en trompe l’oeil.

Saladin-Levesque
À Saint-Omer tout autant qu’à Lille, l’influence des grands centres voisins prédomine. Cette communauté de décors s’explique une fois encore par la venue d’artisans d’horizons différents. Ainsi, c’est un Rouennais, Jacques Adrien Levesque associé à Saladin en 1751, qui amène avec lui l’expérience de la grande cité normande. Georges-Louis Saladin avait obtenu un privilège de vingt ans pour fonder la manufacture royale de faïence. Quelques années plus tard, la présence au sein de l’entreprise d’artisans de Saint-Amand-les-Eaux favorisera les analogies de décor entre les deux centres. À Saint-Omer, les formes et les décors s’inspirent des styles du XVIIIe siècle, le rocaille en tête. Levesque donnera d’ailleurs une interprétation personnelle du motif en créant un cartouche quadrillé, agrémenté de feuillages, de coquilles et de volutes. Le motif du Chinois à la pagode, au dessin rapide et enlevé, est traité de façon très originale sur deux registres. Saint-Omer emprunte également à l’Orient la grenade ainsi qu’une multitude de motifs floraux traités avec beaucoup de naturel. La manufacture Saladin-Levesque marquera son attachement pour ce traitement « naturaliste » peuplant ses décors végétaux et floraux d’oiseaux et d’insectes. Ces papillons et ces libellules sont autant de signatures. Cet engouement se traduit également dans le choix de certaines pièces : terrines ou pots en forme de chou, de canard ou de poule. Les couvercles figurent de petits escargots ou des magots chinois. Autre particularité audomoise, les fonds colorés, bleu, jaune ou gris de lin. Les artisans les décorent de semis de fleurs traités en blanc sur fond bleu ou en bleu sur fond blanc, à la manière de Saint-Amand. La palette reste celle du grand feu, le rouge est inexistant à Saint-Omer alors que le bleu et le violet de manganèse prédominent.

Les Fourmaintraux
À Desvres, l’histoire de la faïence débute avec maître Sta. Ce notaire fonde vers 1763 une manufacture où s’activent des artisans venus du nord de la France et des Flandres. Bien qu’influencée par ces centres périphériques auxquels elle emprunte ces motifs, Desvres se démarque par une originalité toute populaire. Sa vaisselle courante présente un aspect rustique, une facture solide et fruste. La palette se veut, elle aussi, plus assourdie, presque terne ; le rouge, par exemple, vire au brique. Ainsi, le décor rayonnant autour d’une rose centrale inspiré de Delft se dessine-t-il de façon schématique, aux tonalités délavées. Il en est de même des motifs de fleurs, de guirlandes, de ballons et de petites scènes naïves figées en gros plan, des pagodes et des fabriques ornant le centre des assiettes. Les bords restent invariablement ronds. Le motif du Cavalier perd le panache qu’i l avait à Hesdin, mais affiche un air pittoresque presque humoristique. Avec les évènements de la Révolution, les motifs et devises patriotiques apparaissent. Malgré la fermeture de la fabrique de maître Sta en 1812, Desvres survit au changement de siècle et connaît même sous les Fourmaintraux, un véritable âge d’or. Avec cette dynastie, la production s’industrialise. Les pastiches des styles anciens deviennent une spécialité desvroise. Les Fourmaintraux, Hornoy, Courquin, Delassus ou frères copient la grammaire décorative des grandes centres faïenciers français et italiens. Tous reprennent les thèmes à succès comme les traditionnels pots Jacquot et Jacqueline, version grand-père et grand-mère. Desvres se lance aussi dans la production d’objets fantaisie, des petits bibelots de la vie quotidienne : salière, moutardier, nécessaire à fumeur, coffret à cigares... et divers objets de souvenirs dont la fabrication perdura au XXe siècle.
Stéphanie Perris-Delmas
Remerciements à M. Vandermeersch, expert.
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp