La Gazette Drouot
Cote et tendance - Les estampes d'Hiroshige
Impressions au pays du Soleil-Levant
Réinventant la tradition classique du paysage, Hiroshige prend la route pour fixer les traits de ce «monde flottant» dont il tire deux séries qui captiveront l’Occident.

Ses estampes ont durablement façonné notre imaginaire occidental sur le Japon, et ouvert la voie, en Europe, à un bouleversement des canons esthétiques. Hiroshige (1797-1858) a très largement contribué à la vague du japonisme qui a déferlé sur notre continent, et particulièrement en France, après l’Exposition universelle de 1867 et l’ouverture du Japon sous l’ère Meiji. On le sait, ces perspectives et ces lignes nouvelles séduisent rapidement nombre d’esprits fins et d’artistes qui se fournissent notamment à Paris chez les marchands Hayashi et Bing. Les impressionnistes – Monet possède 250 estampes – suivis des nabis y seront ô combien sensibles, à l’instar de Vincent Van Gogh dont le travail, écrira-t-il, «se construit pour ainsi dire sur les Japonais».
Ce n’est qu’à partir de 1832 qu’Hiroshige réalise enfin le rêve de sa vie, lui dont on avait reconnu le talent dès ses 15 ans : ne plus se consacrer qu’à son art. Membre de la «police du feu», caste officielle chargée de père en fils de la sécurité de la ville d’Edo (actuelle Tokyo), ville du Shogun, le chef militaire du pays auprès duquel il accomplit des missions, le peintre confie alors sa charge à son fils. Le voilà libre de voyager et de dessiner sans contraintes.

1 240 € frais compris.
Ando Hiroshige, La Vallée de Yamabushi, province de Mimasaka, «Vues célèbres des 60 et quelque provinces», 1853, éditeur Koshihei, 35,3 x 24 cm.
Paris, Drouot, 16 septembre 2010. Pierre Bergé & Associés SVV. M. Sawers.

Un road-movie artistique
Si, en suivant les modes, Hiroshige s’est intéressé également aux portraits de guerriers ou d’acteurs, il reste avant tout le formidable inventeur d’un des tout premiers road-movies artistiques avec sa série des «Cinquante-trois relais du Tôkaidô » (1833-1834). «Le Tôkaidô fut pour Hiroshige ce que le Fuki était pour Hokusai : une passion. Ni l’un ni l’autre des deux peintres ne se lassa jamais d’observer la nature changeante sous la lumière, l’orage, la pluie, la neige, ou les hommes – acteurs d’une vie qui se mesure à l’infini», relève la spécialiste Nelly Delay dans son introduction au fac-similé du petit Tôkaidô, publié en coffret par Hazan. L’artiste accompagne en 1832 un convoi qui se rend dans la capitale de Kyoto, pour offrir des chevaux à l’empereur. Il immortalise dans ses croquis le cheminement de la petite troupe sur cette route longue de quelque 500 km et qu’on accomplit alors en une quinzaine de jours. Hiroshige est le premier à représenter chacune des étapes de ce parcours, soit les 53 relais – de poste – depuis le pont du Japon, construit en 1603 à Edo et carrefour des cinq grandes routes du pays, dont il fait le frontispice de la série, jusqu’à la cité impériale. Une voie très célèbre, qu’on retrouve dans la littérature japonaise de l’époque.

1 104 € frais compris.
Ando Hiroshige, Le Pin de lune dans le lac avec la pagode de Benten, série des 100 vues d’Edo, 1857, dimensions non indiquées.
Paris, Drouot, 26 juin 2010. Néret-Minet & Tessier SVV. M. Nathan.
  744 € frais compris.
Ando Hiroshige, Scène de neige, série des 53 stations du Tôkaidô, 38e station, 1840, éditeur Sanoki, 15,5 x 20,8 cm. Vendu avec une vue de la la 27e station.
Paris, Drouot, 16 septembre 2010.
Pierre Bergé SVV & Associés. M. Sawers.
  552 € frais compris.
Ando Hiroshige, La Montagne Inasa à Nagasaki dans la province de Hizen, série des 60 provinces, 1856, dimensions non indiquées.
Paris, Drouot, 26 juin 2010. Néret-Minet & Tessier SVV. M. Nathan.
       

Succès immédiat
Rentré à Edo, Hiroshige va retravailler ses croquis, s’en inspirer pour créer une multitude d’angles plus spectaculaires les uns que les autres. Aidant le spectateur à s’identifier aux minuscules voyageurs perdus dans l’immensité de la nature en les installant au premier plan, il restitue leur maladresse, accentue parfois leur aspect burlesque ou leur cheminement ralenti par la neige, les éléments, les obstacles naturels comme une rivière ou une falaise. Le Tôkaidô est tout à la fois récit de voyage et glorification du patrimoine national japonais : celui de la nature qui transcende l’homme. Hiroshige est un virtuose dans le traitement du clair-obscur, dans les effets de neige, d’aube ou de crépuscule. Le succès est immédiat. Le peintre réalisera en tout trente séries du Tôkaidô. Soit 1 590 variantes… Un peu plus tard, l’artiste, entre 1853 et 1856, exécute une suite de soixante-dix planches, les «Vues des sites célèbres des soixante et quelque provinces du Japon». Mais l’autre «grand œuvre» d’Hiroshige est sans doute son ultime série achevée par ses élèves après sa mort, couronnant ainsi sa carrière : un cycle de cent dix-neuf planches, les «Cent vues célèbres d’Édo», sa ville natale. Van Gogh copiera Le Parc de pruniers à Kameido et Averse soudaine sur le pont Shin-Ohasi et Atake, contribuant à rendre mythiques ces images. Hiroshige s’impose, dans cette série dominée par le bleu et le vert, une contrainte de taille : tous ses formats sont verticaux. Entre plongée et contre-plongée, les cadrages vertigineux rivalisent d’audace, tandis que le traitement de la matière et des atmosphères s’apparente à ceux du futur impressionnisme. Heureuse nouvelle : à de rares exceptions, ces estampes-là, diffusées en nombre, restent aujourd’hui très abordables. On aurait tort de se priver de leur poésie inégalable.

Par Alexandre Crochet - La Gazette Drouot N°08 du 25 f�vrier 2011
À LIRE
Hiroshige, sur la route du Tôkaidô, présentation par Nelly Delay, éditions Hazan, 2010 (coffret) ; Hiroshige, cent vues célèbres d’Edo, textes par Mélanie Trede et Lorenz Bichler, éditions Taschen, 2010 ; Le Tôkaidô de Hiroshige, par Jocelyn Bouquillard, éditions Bibliothèque de l’image, 2002.
L’avènement de l’estampe
Derniers feux des ukiyo-e, ces «images du monde flottant» nées au Japon au XVIIe siècle, les vues des lieux célèbres connaissent un engouement considérable auprès des classes bourgeoises dans la première moitié du XIXe siècle. La technique de l’estampe autorise alors une diffusion rapide et abondante de ces œuvres d’art populaires. Hiroshige excelle à restituer le spectacle de la nature à travers des compositions savamment orchestrées, qui reposent souvent, comme le note le conservateur de la BnF Jocelyn Bouquillard, «sur l’opposition entre le premier et l’arrière-plan, entre le mouvement et l’immobilité, entre l’agitation humaine et le statisme du paysage». Le regard glisse de plan coloré en plan coloré pour très vite appréhender l’immensité du monde. L’artiste «alterne les aplats de couleur pure et les dégradés subtils, déclinant tout en finesse les valeurs et les nuances, produisant ainsi des effets de transparence, de luminosité et d’opacité… Il va jusqu’à supprimer la planche de trait, qui sert à définir les contours du dessin, pour suggérer la brume par un effet de flou», relève encore Jocelyn Bouquillard. Généralement d’une grande qualité, les estampes d’Hiroshige subissent parfois des différences de qualité qui peuvent expliquer les variations de prix sur le marché. Le peintre devait en effet répondre à une cadence de plus en plus forte, notoriété oblige. La symbiose de l’artiste avec ses multiples graveurs et imprimeurs n’empêche pas la première édition d’être souvent plus fine que les suivantes. On lui connaît environ 8 000 estampes, les dernières productions étant dans certains cas plus «hâtives» que d’autres. Hiroshige travaillait à la fin avec une dizaine d’élèves forcément moins doués, qui achevaient parfois ses suites. Le maître en adoptera deux.
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