La Gazette Drouot
Cote et tendance - L'éclectisme florissant
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L'éclectisme retrouvé
Le marché du XIXe siècle, dans ses versions néo-styles, affiche une santé florissante.
Mais, qu’on se le dise, l’éclectisme est aussi élitiste...
Au dernier salon du collectionneur, la galerie Chadelaud présentait une vitrine de François Linke inspirée du style Louis XV, pièce unique créée pour l’Exposition universelle de Saint Louis en 1904. Prix affiché : 3,5 millions d’euros. Excessif, pensez-vous ? Lorsque la fille du premier duc de Bassano, lady Ashburton, acquit à l’Exposition universelle de 1878 la copie du bureau de Louis XV par Henry Dasson, elle déboursa la coquette somme de 90 000 F, soit près de 2 M€ actuels ! À l’époque, déjà, l’engouement pour un mobilier inspiré des styles du passé n’avait donc pas de prix. L’affaire n’a rien d’exceptionnel aujourd’hui non plus. Depuis plusieurs saisons, en effet, les meubles et les objets décoratifs éclectiques reviennent sur le devant de la scène, auréolés d’une nouvelle valeur marchande. Pour preuve, la vente d’un ensemble de meubles Linke lors des deux sessions organisées à New York en octobre 2006 et en avril 2007 (Sotheby’s) : 1,58 M $ pour une grande armoire présentée en 1900 à l’Exposition universelle de Paris, où elle fut acquise par le milliardaire bolivien Simón Iturri Patiño. À ce jour, le record en ventes publiques pour le grand ébéniste. Dans l’Hexagone, les exemples ne manquent bien sûr pas : 443 778 € frais compris en juin dernier à Paris pour une commode de Linke, copie du célèbre meuble de Gaudreaus, ou encore 235 880 € en décembre 2005 à Nice pour un bureau de dame signé Linke... Le XIXe serait-il en passe de voler la vedette au XVIIIe ?
coard 132 240 € frais compris.
Henry Dasson, meuble d’entre-deux à ressaut
à décor d’une Renommée en vernis Martin,
estampillée, XIXe siècle, 120 x 147 x 50 cm.
Paris, 8 décembre 2006. Thierry de Maigret SVV.
coard 443 778 € frais compris.
François Linke, commode aux dragons en placage de bois de violette d’après un modèle d’Antoine-Robert Gaudreaus vers 1735-1740, XIXe siècle.
Paris, 1er juin 2007. Coutau-Bégarie SVV.
coard 235 880 € frais compris.
François Linke, bureau dit bonheur-du-jour de forme rognon en placage de bois de satiné amarante et bois de rose, modèle créé pour l’Exposition universelle de Paris en 1900, signé vers 1900, 114 x 83 x 43 cm.
Nice, 3 décembre 2005. Hôtel des ventes Nice Riviera.

Labellisée Napoléon III
Historiquement, la production labellisée «Nap III» débute bien avant le second Empire. Ainsi, dès 1820 la duchesse de Berry manifeste son goût pour le style gothique. Lors de ses fêtes légendaires, la belle fait danser le fameux «quadrille de Marie Stuart» à des invités, princiers évidemment, déguisés en gentilshommes de la Renaissance. À son tour, le roi Louis-Philippe meuble son château d’Eu dans le goût du Moyen Âge et du XVIIe. Fin politique, il encourage cette nostalgie, rassemblant le pays autour de l’héritage national. Il en va ainsi tout au long du siècle, où se succèdent donc les néo-styles, tel le néo-Renaissance dès l’exposition nationale des produits de l’industrie en 1839, dont l’un des plus beaux exemples est la somptueuse commode secrétaire des frères Grohé, aujourd’hui au musée du Louvre. Suivra, vers 1845, le néo-Louis XV. Le mobilier réalisé par Michel-Victor Cruchet pour les appartements du duc de Nemours aux Tuileries illustre à merveille ce retour aux grâces rococo. On connaît aussi la passion d’Eugénie pour la reine Marie-Antoinette et la mode qui s’ensuivit : le Louis XVI impératrice. L’éclectisme, incarnation du style national, perdure ainsi jusqu’au premier conflit mondial. Mais, comme le notait Stendhal, «ce qui parut délicieux à l’élite de la bonne compagnie d’un siècle semble le comble du ridicule à la bonne compagnie qui la remplace cent ans plus tard»... Après avoir connu la faveur des rois, des empereurs, des princes et de la riche bourgeoisie, l’historicisme tombe en disgrâce. Trop kitch, trop pompeux. On en vient même à ne voir dans ces interprétations que de pâles copies – à tort. Si ce siècle a puisé dans le vocabulaire des styles du passé, il a aussi, sous la houlette de ses meilleurs ébénistes, fait œuvre originale. On doit bien reconnaître à ces artistes, outre la splendeur, l’excellence de leurs créations. Comme l’a démontré Juliette Dugat-Hibou dans sa thèse de doctorat, «les ébénistes firent preuve d’une ingéniosité et d’une érudition inouïes». Dasson et Beurdeley, tout comme Linke, maîtrisaient totalement les techniques du XVIIIe siècle. Mieux, ils sont parvenus à dépasser leurs illustres prédécesseurs. En 1867, lors de l’Exposition universelle, la copie du régulateur de Guillaume Grohé fut jugée «supérieure à ceux de Riesener et Gouthière», relève le spécialiste Christopher Payne.

Des copies originales
À l’époque, les expositions universelles sont en effet l’occasion de briller, de présenter les meilleures pièces. Nos ébénistes ne s’en privent pas, d’autant que l’éclectisme à la française s’exporte admirablement. La clientèle est internationale –le roi Fouad Ier d’Égypte, le milliardaire new- yorkais Raphaël de Lamar, le comte Devoto... –, capable de débourser des sommes colossales. Faut-il rappeler les 90 000 F versés pour le bureau de Louis XV par Dasson ? Les affaires sont donc florissantes pour ces artistes devenus de véritables chefs d’entreprise et qui travaillent à la commande. Entre 1875 et 1876, le chiffre d’affaires de la maison Henry Dasson s’élève tout de même à 1 004 000 francs (Camille Mestdagh). Aujourd’hui, seule la production d’excellence flirte avec les enchères millionnaires. Si le marché offre encore des signatures à moins de 10 000 € – une table de salle à manger en placage d’acajou par Dasson adjugée 4 200 € en mars 2003 chez Beaussant - Lefèvre –, les plus belles pièces alignent des résultats à six chiffres. Et puis, comme le rappelle volontiers Michel-Guy Chadelaud, «il y a XIXe et XIXe : le “Nap III” de pacotille dont les exemples inondent le marché, et l’éclectisme des expositions universelles et des commandes prestigieuses : deux univers, deux marchés».
La vente cannoise de la maison Marc-Arthur Kohn donnait d’ailleurs un beau reflet du marché. Les pièces par trop classiques, comme un petit secrétaire de Sormani, n’ont pas trouvé preneur. L’estampille seule ne suffit pas. En revanche, une paire de meubles d’appui, création originale anonyme inspirée du style Louis XVI, obtenait un beau résultat : 89 200 € frais compris. L’expert de la vente Guy Kalfon le confirme : «Les œuvres originales ont la faveur des amateurs.» Ces derniers se glanent aujourd’hui encore du côté des grosses fortunes. On évoque souvent le milliardaire d’origine indienne Lakshmi Mittal, mais la clientèle est essentiellement américaine, chinoise, moyen-orientale et russe. Les collectionneurs affectionnent aussi les fameuses copies de meubles royaux. «Ce n’est que le début», prédit Michel-Guy Chadelaud, «la progression du XIXe n’est pas terminée, l’offre va se raréfier même si des œuvres majeures restent à découvrir». Avis, donc : fin novembre, la maison de ventes Millon & Associés créera l’évènement en dispersant les meubles du cabinet personnel de François Linke, le leader incontesté de la spécialité...


À lire : Juliette Dugat-Hibou, Le Goût pour le XVIIIe siècle dans l’ébénisterie française du XIXe (1839-1900), thèse de doctorat à Paris Sorbonne-IV, soutenue en mai 2005.
Christopher Payne, François Linke The Belle Epoque of French Furniture, 2003.
Camille Mestdagh, « Henry Dasson célèbre bronzier et ébéniste du XIXe siècle », L’Estampille-L’Objet d’art, octobre 2006 no 417.

Stéphanie Perris-Delmas - Gazette N°33 du 28 septembre 2007
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