La Gazette Drouot
Cote et tendance - Céramique de Saint-Porchaire
Retour au sommaire
À fleur de terre
Luxueuse, inédite, emblématique… Les adjectifs ne manquent pas pour désigner cette production de la Renaissance française. Pleins feux sur la céramique de Saint-Porchaire.

N’imaginez pas vous saisir de cette vaisselle dite de Saint-Porchaire. Ces pièces sont intouchables, au propre comme au figuré ! Réalisées en terre kaolinique, elles sont d’une fragilité extrême et, pour dire vrai, n’avaient d’autre usage, et ce n’est pas le moindre à cette époque de raffinement extrême, que d’afficher le luxe de leur propriétaire.
267 000 € frais compris.
Saint-Porchaire, époque Henri II, salière hexagonale en forme d’édicule élancé dans le style architectural de la Renaissance, glaçures vertes, bleues et manganèse, h. 14 cm.
Saint-Germain-en-Laye, 17 mai 2009.
Alain Schmitz - Frédéric Laurent SVV. M. Lefèbre.

Elles formaient au XVIe siècle ce que l’on nomme pompeusement la vaisselle d’apparat. Sur le dressoir du prince, aiguières, coupes, salières et autres biberons produits dans ce petit village des Deux-Sèvres rivalisaient avec la perfection cristalline des verres de Venise, l’éclat coloré des céramiques italiennes. Leur délicatesse, les aléas de l’histoire ont réduit comme peau de chagrin leur nombre à une petite soixantaine… C’est peu, vous en conviendrez. On comprend mieux, dès lors, la pétulance des amateurs à la venue d’une telle pièce. Un exemple ? En mai 2009, une ravissante salière de la collection Raoul Ancel, prudemment estimée 40 000/ 50 000 € en raison de la crise, était vivement disputée jusqu’à 267 000 € frais compris. Une enchère épicée ! L’occasion n’est pas si fréquente, reconnait l’expert de la vacation Georges Lefebre : «Il passe en moyenne une pièce en saint-porchaire tous les dix ans». On ne le sait que trop, ce qui est rare est cher.

Phénix de la curiosité
Le musée de la Renaissance, au château d’Écouen, consacrait fin 1997 une exposition à notre céramique et tentait de faire la lumière sur l’énigme de cette orfèvrerie de terre. Car, il faut bien l’avouer, le mystère demeure… La céramique de Saint-Porchaire, que l’on appelait aussi faïence des Valois, n’a pas encore révélé tous ses secrets malgré l’abondante littérature qui lui est consacrée. Depuis que le XIXe, siècle antiquaire et grand explorateur du passé, s’est pris de passion pour elle, les hypothèses vont bon train. Saint-Porchaire, non loin de Bressuire, serait le lieu de production de notre céramique, fabriquée sur deux décennies tout au plus, 1540-1560, ou bien le lieu de provenance d’une argile manufacturée sur d’autres sites… peut-être aux Tuileries, sous le patronage de la cour. Les inventaires du XVIe siècle, savamment recensés par Edmond Bonnaffé – auteur d’une première étude sérieuse en 1888 –, ne sont guère bavards de ce côté-là de l’histoire. Ils font néanmoins le lien entre ces céramiques et Saint-Porchaire. Les emblèmes retrouvés sur les diverses pièces appartiennent tous à des familles ayant un point d’ancrage dans le Poitou : Louis de Bourdon, Anne de Montmorency, Claude Gouffier…

1 020 000 F frais compris, soit 186 639 € en valeur réactualisée.
Saint-Porchaire, biberon à décor d’entrelacs gothiques, de personnages fantastiques, de mascarons brun sur fond ivoire, seconde moitié du XVIe siècle, vers 1530-1560, h. 21,2 cm.
Ancienne collection du baron Robert de Rothschild. Paris, Drouot, 17 juin 1997. Piasa SVV.
  62 000 € frais compris.
Saint-Porchaire, salière formée de six panneaux
ajourés à arcatures, intérieur décoré des armes de France dans un écu, h. 12,3 cm.
Paris, Drouot, 21 décembre 2009. Pierre Bergé & Associés SVV. M. Froissart.
  188 451 francs frais compris, soit 34 482 €.
Flambeau à décor de mascarons, putti, coquilles, guirlandes…, seconde moitié du XVIe siècle, vers 1540-1560, h. 30 cm.
Ancienne collection du baron Robert de Rothschild. Paris, Drouot, 17 juin 1997. Piasa SVV.

À noter qu’aucune de ces pièces ne présente un décor royal complet. Oubliez donc le rêve d’une céramique royale ! Bon, ce n’était déjà pas si simple et voilà que les fouilles de la cour Napoléon du Louvre ont rallumé le brûlot : à cette occasion, des fragments de saint-porchaire ont été retrouvés parmi le matériel de l’ancien atelier de Bernard Palissy. Difficile de laisser le plus grand céramiste de la Renaissance étranger à une production aussi géniale, lui, «l’inventeur des Rustiques Figulines du Roy», l’auteur de la grotte pour le jardin de Catherine de Médicis... Bref, l’exposition du musée d’Écouen a fait le point. Si Palissy, sans doute en approchant les collections du connétable Anne de Montmorency, riche en pièces de saint-porchaire, a bien tenté de les imiter, il n’en est pas l’instigateur. Aujourd’hui encore, le doute persiste quant à l’origine exacte de la production et aux noms de ses auteurs, mais les qualités du saint-porchaire, ses techniques de fabrication et de décoration sont en revanche fort bien établies. Des analyses menées par la National Gallery of Art de Washington, publiées en 1993 dans la première partie du catalogue des collections des Arts décoratifs, en livrent dans la langue de Shakespeare tous les secrets. On sait à présent que cette vaisselle d’apparat présente une complexité d’élaboration étonnante, presque empirique dans sa réalisation, notamment dans le choix des techniques de décoration par estampage, à l’aide d’une matrice, ou au moyen d’une mince couche de terre préalablement décorée puis rapportée sur le corps de l’objet. En utilisant une argile kaolinique pure – celle de la porcelaine chinoise, dont l’Europe a tenté de percer le secret jusqu’au XVIIIe –, les artistes du XVIe ont créé des formes empruntées à l’orfèvrerie, des formes que l’on retrouve aussi en verrerie ou dans l’émaillerie. Elles se parent d’un jeu décoratif complexe venu de la reliure, de la damasquinure. Le répertoire est celui du style bellifontain nourri aux sources des écoles italienne et nordiques. Avec ses ornements en relief, ses tons en camaïeu ocre beige, la céramique de Saint-Porchaire livre à elle seule la riche palette des ornements en usage sous le règne fastueux d’Henri II. Un succédané de l’orfèvrerie. Mieux, une idée bien maniériste du luxe ! À propos des dépenses somptuaires, d’ailleurs, les collectionneurs de saint-porchaire font montre d’une bonne dose de sagesse, révisant leur ardeur pécuniaire en fonction de la qualité de l’objet. Des personnalités à chercher du côté des passionnés de Haute Époque, plus spécialement de la Renaissance, de la grande curiosité et des céramiques – souvent des Anglo-Saxons. L’année 2009, qui s’est révélée fertile, proposait en décembre la vente d’une autre salière, à Paris cette fois. Verdict : 62 000 € frais compris. Le modèle, de plus petite taille, n’offrait pas les mêmes qualités que celui de Saint-Germain-en-Laye. Aucune spéculation, donc. Le marché présente de légitimes hauts et bas, liés aux pièces proposées. Parmi ces sommets figurent les deux résultats enregistrés lors de la vente des collections de la comtesse de Béhague (1870-1939), en décembre 1987 à Monaco (Sotheby’s) : 951 632 €, en valeur réactualisée, pour un biberon à décor de croissants de lune, 668 715 € pour une aiguière ornée d’un drôle de satyre, aujourd’hui au musée national de la Renaissance. On vous le disait, les pièces en saint-porchaire sont des beautés inaccessibles… La terre promise des collectionneurs de céramique !

Par Stéphanie Perris-Delmas - La Gazette Drouot N°31 du 17 septembre 2010


À LIRE
Une Orfèvrerie de terre, Bernard Palissy et la céramique de Saint-Porchaire, catalogue de la Réunion des musées nationaux, publié à l’occasion de l’exposition organisée en septembre 1997.


Trois questions
à Thierry Crépin-Leblond
conservateur général du patrimoine, directeur du musée national de la Renaissance - château d’Écouen

La Gazette Drouot : Quelle serait la découverte majeure concernant le saint-porchaire ?
Thierry Crépin-Leblond : Elle concernerait bien évidemment la localisation de l’atelier. Une fouille archéologique pourrait révéler de (très) nombreux tessons, comme des ratés de cuisson, tout en permettant peut-être de déterminer les processus de fabrication et le nombre de personnes employées. On peut espérer une trouvaille fortuite, quelque part entre Bressuire et Loudun...

En matière de collection particulière, existe-t-il un ensemble important comme fut celui de Pierpont Morgan au début du XXe siècle ?
On ne connait pas d’ensemble, encore en mains privées, aussi considérable que celui constitué autrefois par J.-P. Morgan ; cependant, en réunissant toutes les pièces dispersées entre les différentes branches de la famille Rothschild... En tout état de cause, certains objets en saint-porchaire publiés au XIXe siècle sont encore susceptibles d’apparaître sur le marché !

Quel regard portez-vous sur ce marché ?
Celui-ci peut beaucoup fluctuer selon l’importance donnée aux céramiques de Saint-Porchaire, ou autres objets d’art du XVIe siècle, mais les pièces de grande qualité sont toujours reconnues et appréciées. Il faut toutefois être vigilant. Le témoignage d’Edmond Bonnaffé signale que dès les années 1850, des faussaires ont complété des pièces de Saint-Porchaire, et des faux entiers ont autrefois circulé. Les pièces issues de la fabrique de Minton, pourtant marquées, trompent encore quelquefois certains amateurs.
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp