La Gazette Drouot
Cote et tendance - Les caves à liqueurs
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Les caves à liqueurs
Vers la fin du XVIIIe siècle, les premières caves à liqueurs permettaient de faire passer le temps agréablement durant les longs voyages en carrosse !

Rares sont les familles d’objets qui peuvent se targuer d’avoir connu un succès aussi fulgurant que les caves à liqueurs. Si aujourd’hui, à Drouot, ces petits chefs-d’œuvre de minutie et d’ingéniosité ont perdu de leur caractère utilitaire, ils n’ont pas toujours été perçus comme de simples objets décoratifs. «Enrichissez-vous», déclarait Guizot en 1840 à cette bourgeoisie naissante, consommatrice à l’excès, découvrant les joies du luxe et de la décoration. L’environnement économique et social ne pouvait que favoriser l’émergence d’objets raffinés tels que les caves à liqueurs. L’histoire voudrait que ce soit George Sand qui en lança la mode au XIXe siècle...


117 156 € frais compris.
Meuble formant cave à liqueurs, André Groult, 1913.
Paris, Espace Tajan, 12 juin 2007. Tajan SVV, M. Wattel.
10 350 € frais compris.
Cave à liqueurs Napoléon III.
Chartres, 22 octobre 2006. Lelièvre, Maiche & Paris SVV.
1 800 € frais compris.
Cave à liqueurs Charles X.
Cheverny, 7 juin 2009. Rouillac SVV.
531 € frais compris.
Cave à liqueurs Napoléon III.
Paris, Drouot, 7 juillet 2009. Art Valorem SVV.

Les origines
C’est sous l’Empire que les caves à liqueurs prirent leur essor. Jusqu’à la Restauration, les formes étaient sobres et rigoureuses et les coffrets en acajou comportaient des petits motifs en marqueterie. Privilégiant la qualité sur l’originalité, les amateurs les achetaient dans les boutiques du jardin du Palais-Royal. Mais certains artisans ne s’endormirent pas sur leurs lauriers. Poussant le raffinement jusqu’à l’extrême, les plus audacieux concentrèrent leurs efforts sur l’intérieur des caves à liqueurs, pourvu de huit, douze, seize, voire trente-deux flacons de section carrée, soufflés et dorés, avec le plus souvent deux verres. Cristal du Creusot, de Saint-Louis, de Clichy, de Sèvres, de Pantin ou de Baccarat moulé, gravé, travaillé à l’acide, sablé, taillé à pointes de diamant, torsadé, doré à l’or fin... l’inventivité était sans limite ! Dans les années 1835-1840, la mode du cristal de couleur, importé de Bohême, vint enrichir l’offre existante. La monarchie de Juillet et l’avènement de la grande bourgeoisie libérale en firent un objet incontournable, au point de devenir le cadeau de mariage type de la famille française. Rapidement, l’élite aristocratique et financière, à l’origine de la multiplication des objets de décoration, fit exploser la demande des caves à liqueurs. Ce succès rapide entraîna une multiplication des modèles. De nouvelles formes apparurent et l’on découvrit des caves à liqueurs rondes, ovales, polylobées ou octogonales. En parallèle, la suppression des corporations permit aux tabletiers d’étendre leurs activités à l’ébénisterie et incita les meilleurs artisans à réaliser meubles et coffrets, dont les caves à liqueurs, véritables témoins d’un art de vie à la française, comptant bien peu d’équivalents à l’étranger. Si les cabarets – présentoirs à alcool qui ne se présentent pas forcément sous la forme d’un meuble ou d’un coffret – et tantalus – caves à whisky en simple acajou embarquées à bord par les officiers de marine – y sont souvent abusivement assimilés, les vrais connaisseurs ne s’y trompent pas : en allemand, en néerlandais, en espagnol ou en anglais, le terme consacré est bel et bien «caves à liqueurs», et en français dans le texte ! Parmi les pièces les plus rares : des caves à musique ou à mécanisme, des caves-tourniquet, des caves en papier mâché, des intérieurs en opaline ou en cristal montés dans des cages en bronze doré. Les plus belles sont plaquées de bois de rose, de ronces, de loupe de thuya, d’érable, de vivona ou d’amboine, les artisans appliquant à ces essences nouvelles un décor sobre sachant mettre en valeur la texture et le dessin naturel du bois. Les caves à liqueurs étaient souvent agrémentées de moulures en bronze doré et ornements richement ciselés ; on trouvait parfois des poignées rocaille ou des plaques de porcelaine peinte.

De l’artisanat à l’industrie
Au second Empire, les artisans réalisèrent de véritables prouesses techniques et artistiques en intégrant dans leurs créations de la marqueterie composée de bois divers ou en effectuant des incrustations de cuivre, de nacre, d’écaille de tortue ou d’ivoire à décors d’arabesque. La cave à liqueurs la plus classique est d’ailleurs d’époque Napoléon III, en ébène – les plus recherchées – ou en simple bois noirci. Comble du luxe : le cartouche central destiné à graver les initiales du destinataire ou les armoiries des grandes familles. À partir de 1844, les Expositions nationales, rebaptisées plus tard Expositions universelles, contribuèrent à diffuser les nouveaux types d’ornement et les nouveaux goûts en termes de décoration. L’arrivée de la mécanisation dans l’industrie permit d’augmenter la production et de démocratiser les caves à liqueurs. Afin d’honorer la demande croissante, les artisans s’adaptèrent jusqu’à devenir, pour certains, de vrais chefs d’entreprise employant des centaines de personnes au sein de nombreux corps de métiers : des dessinateurs aux menuisiers en passant par les ébénistes, les sculpteurs, les vernisseurs, les fondeurs de bronze, les doreurs ou les serruriers. Pour la galerie Hélène d’Helmersen, spécialiste de la question depuis trente-quatre ans, «cela a contribué à la disparition progressive des caves à liqueurs dès la fin du second Empire puisque les réalisations avaient atteint un tel raffinement et une telle complexité que des centaines d’heures de travail au total étaient nécessaires, rendant le produit fini extrêmement coûteux». Le plus grand fabricant du XIXe siècle s’appelait Tahan ; de 1844 à 1879, ses manufactures fournirent la Cour, royale à partir de 1845, puis impériale à partir de 1855. Parmi les autres grands noms, citons également Sormani, Vervelle ou Giroux. C’est vers 1900, un peu plus d’un siècle après leur apparition, que les caves à liqueurs passèrent définitivement de mode. Dans les années 1920-1930, des maisons comme Baccarat commercialisèrent des caves à liqueurs simplifiées à destination des yachtmen. Là où les Anglais perfectionnaient leurs caves à whisky, les Français réalisaient ces portants contenant trois bouteilles et des verres ; esthétiquement, la virtuosité du siècle précédent avait disparu. Puis, avec la rigueur et la géométrie de l’art déco, des ensembles en métal ou macassar s’y substituèrent complètement, remisant les caves à liqueurs aux curiosités du XIXe siècle.

Par Dimitri Joannidès - Gazette N°41 du 27 novembre 2009

Remerciements à la galerie Hélène d’Helmersen, au Louvre des Antiquaires, pour la documentation mise à la disposition de l’auteur. Spécialiste mondialement connue des caves à liqueurs, Hélène d’Helmersen nous a quittés début 2009. La galerie est toujours active.

Un marché en voie de disparition
Dans le monde, les amateurs ne collectionnant que les caves à liqueurs se comptent sur les doigts d’une seule main. Les autres, moins exclusifs dans leurs goûts, sont essentiellement Français et Américains. Mais attention : si les premiers les collectionnent pour leur vertu esthétique, les seconds les achètent pour les utiliser ! Les spécialistes déplorent avec tristesse que la jeune génération, ignorant parfois jusqu’au nom de ces objets, s’en désintéresse. Un rare exemple de marché en voie de disparition...
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