La Gazette Drouot
Cote et tendance - La canne de collection
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La canne de collection
De l’Égypte ancienne aux Années folles, elle fut un accessoire majeur dans l’histoire.
Et pas seulement dans l’histoire de la mode !

Attribut du pouvoir royal réservé aux hauts dignitaires dans le bassin méditerranéen, accompagnant les morts en Égypte ou réservé aux demi-dieux, princes, médecins, juges, prêtres ou gymnastes chez les Grecs : toutes les civilisations anciennes ont donné à la canne une place particulière et l’ont chargée de symboles. Il fallut attendre les Étrusques pour que ce bâton, parfois rudimentaire et primitif, devînt un objet de luxe raffiné. À Rome, où tous les hommes libres portaient la canne, on se mit à la décorer de guirlandes de fleurs artificielles et de pierres précieuses. Curieusement, la canne devint obsolète au Moyen Âge, supplantée par le sceptre, symbole d’autorité du pouvoir temporel. Apparu au IXe siècle, le sceptre fut utilisé jusqu’à la Révolution française.

11 772 € frais compris.
Canne montre Jaquet-Droz en or et bois d’amarante, 1997.
Monaco, 30 juillet 2007. Artcurial SVV.
613 € frais compris.
Canne de compagnon, XIXe siècle.
Paris, Drouot, 8 juillet 2009. Ferri SVV. Mme Houze.
538 € frais compris.
Canne en verre polychrome et or. Venise, XIXe siècle.
Enghien-les-Bains, 25 mai 2008. Gautier-Goxe-Belaïsch SVV.
2 726 € frais compris.
Canne de cérémonie, Congo.
Paris, Drouot, 10 mai 2007. Piasa SVV. M. Roudillon.
   

Un symbole à travers les âges
Mais à la même période en Europe, les grands chantiers des cathédrales obligeaient les compagnons – cette corporation de bâtisseurs –, à se déplacer de sites en sites ; ils réintroduirent le port de la canne, aide à la marche mais également objet de mesure et de portage. En 1191, Philippe Auguste fut le premier à octroyer un bâton de maréchal de France pour le commandement des troupes. Au même moment, dans la vie civile, la canne devint une arme de combat, la constitution de Charlemagne n’autorisant en effet que le duel à la canne. Plus tard, les seigneurs lui préférèrent l’épée, laissant aux vilains le soin de continuer à se quereller à coups de bâton. Quant aux cannes de pèlerins, appelées «Bourdon», elles ne servaient pas seulement à la marche, sur la route de la Terre sainte : les chrétiens l’utilisaient pour se défendre, porter leur baluchon ou encore cacher les reliques, épices et matières rares qu’ils convoyaient ! Il fallut attendre le XVIe siècle pour que, dans les cours d’Europe, le port de la canne devint coutumier, voire indispensable au costume du noble ; elle pouvait alors être en ivoire, en écaille de tortue, en cristal de roche ou en nacre. Les Allemands allèrent jusqu’à lancer la mode des cannes-épées. Au siècle suivant, Louis XIII, plus sobre que son père Henri IV, portait une canne d’ébène avec pomme en ivoire, sans ornement particulier. Ainsi recevait-il ses visiteurs de façon moins solennelle qu’auparavant. Pour la première fois, la canne devint un accessoire élégant, apprécié autant des hommes que des femmes ; il aurait paru déplacé qu’une femme de qualité sortît séparée de sa haute canne en ébène, jonc, écaille, ivoire, bois des îles, bois noirci ou vernissé, reliée au poignet par des rubans. Quant aux pommeaux ciselés d’or ou d’argent, incrustés de pierreries, ils prirent des formes aussi diverses que des boules, des potences, des becs de corbin ou de canons. Cette mode perdura sous le règne du Roi-Soleil. Son goût du luxe et son amour de l’orfèvrerie poussèrent les artisans à orner généreusement leurs cannes de pierres et de métaux précieux. Il s’agissait dès lors d’un bijou qu’il était de bon ton de changer au gré des toilettes. La longue canne à pomme d’or, dite à la Tronchin, était portée par les vieillards, les magistrats et les notables qui l’utilisaient, à l’instar des grands seigneurs, pour corriger leurs valets. Sous Louis XV et Louis XVI, la canne s’allongea considérablement afin de magnifier la démarche et d’accentuer la gravité du maintien. Pendant plus de six siècles, la canne avait été un symbole nobiliaire, la Révolution la démocratisa.

L’âge d’or de la canne
L’absolutisme royal évincé, le pouvoir changea de main. Les cannes aussi ! Jamais elles ne furent autant produites, variées et portées qu’au XIXe siècle, en France et en Europe. La révolution industrielle et la production de masse la popularisèrent. On en trouvait désormais dans les grands magasins et dans les catalogues, mais également aux expositions universelles où toutes les classes sociales se côtoyaient. Les dandys imposèrent aux élégants amoureux de cet attribut masculin aux mille nuances de choisir délicatement entre la canne rustique en bois noueux et ganse de cuir – tolérée jusqu’à dix heures du matin – et la canne de jour dédiée aux affaires et aux visites. Pour le soir, il convenait de privilégier la canne de théâtre en bois précieux surmontée d’un pommeau en ivoire. À Paris, tous les grands vendeurs de canne étaient aussi marchands de parapluie. Avant les travaux d’Haussmann, on trouvait les plus grands dans les jardins du Palais-Royal. Le nouveau Paris modelé, ils s’éparpillèrent rue de la Paix, place Vendôme, rue Royale ainsi que dans tous les petits passages, alors à la mode. En province et en Europe, le phénomène des passages s’était aussi développé. À Paris, Bruxelles ou Milan, les vendeurs les plus renommés proposaient des cannes estampillées à leur nom, à l’instar des plus grands ébénistes ! Cette mode traversa l’Atlantique et fut bientôt suivie par tous les présidents et gentlemen des jeunes États-Unis. Vers 1850, un style proprement américain naquit, donnant à la canne un relief symbolique tout à fait particulier : il s’agissait du présent consacré pour marquer officiellement une étape dans la carrière ou dans la vie publique d’un homme, pour illustrer un fait politique, pour célébrer un héros ou souligner un évènement au bénéfice de la cause publique. En Europe comme en Amérique, la diffusion de l’art nouveau, du modern style et du Jugendstil poussa les artisans à développer la ligne courbe. La femme devint alors omniprésente, sous forme de pommeau, abandonnant son corps à la caresse. En réaction au style début de siècle, les Années folles donnèrent naissance à des cannes marquées par un style géométrique épuré et rigoureux ; ce dernier sursaut créatif fut considérable, le raffinement des matériaux employés incomparable. Modestes en apparence et de forme épurée, les dernières créations furent cependant les plus flamboyantes, réalisées dans des matériaux nobles et rares : peau d’hippopotame, écaille de tortue ou encore corne de rhinocéros ! Mais toute chose a une fin et cet objet indissociable du bon goût tomba en désuétude. L’homme moderne ne marchant plus guère, sa canne le gêna. Bien vite, il lui préféra son automobile.

Par Dimitri Joannidès - Gazette N°02 du 15 janvier 2010


Les collectionneurs
aujourd'hui

Pour Gilbert Segas, spécialiste de la canne de collection : « Il existe très peu de canophages forcenés. Mais depuis dix ans, les Américains s’y intéressent de près, emboîtant le pas aux collectionneurs européens. À ma connaissance, la plus grande collection privée se situe à San Francisco et compte plus de 3 500 cannes !» Il existe fort heureusement encore quelques rares esthètes – les mauvais esprits diront farfelus – pour déambuler sur les boulevards avec une canne de collection....



À LIRE
La Canne, objet d’art, de Catherine Dike et Guy Bezzaz, éditions de l’Amateur, Paris, Genève, 1988.
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp