La Gazette Drouot
Cote et tendance - Les bronzes équestres
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Les bronzes équestres
Le cheval aurait été domestiqué par l’homme à l’âge du bronze.
Quel hasard ! C’est devenu le métal favori des sculpteurs équestres !

Avant d’être coulées en bronze, les premières sculptures de têtes de chevaux étaient en os ; il nous faudrait galoper jusqu’à la préhistoire pour en retrouver trace. Plus près de nous, la plus ancienne figure sculptée de cet animal qui nous soit connue date du IIIe siècle av. J.-C. ; il s’agit d’une tablette de comptabilité mentionnant trois races de chevaux dont la tête a été dessinée sur l’objet. Du Luristan – à l’ouest de l’Iran actuelle – à la Chine, les équidés eurent une place prédominante avant l’ère chrétienne. En parallèle de la route de la soie, la civilisation des Han, en Chine, organisa la route des chevaux, à la faveur du développement considérable de leur cavalerie. Mais, à partir du VIIIe siècle, sous la dynastie des Tang, la mode des funérailles somptueuses prit tellement d’ampleur qu’on se mit à interdire l’utilisation des métaux précieux et du bronze pour ne privilégier que la poterie. Grâce à sa docilité, cette matière permit l’épanouissement de mouvements plus libres et plus variés qu’auparavant. Dans la mythologie celtique et la numismatique gauloise, ce thème fut l’un des plus fréquents. Il faut dire que les chefs donnaient l’exemple, en exigeant d’être enterrés avec leurs chars de guerre et les éléments de harnachements de leurs chevaux. Beaucoup de bas-reliefs de cette époque montrent d’ailleurs le cheval attelé à divers types de véhicules. En effet, en raison de l’important réseau routier développé par les Romains, le cheval était davantage utilisé comme animal de trait. Dans l’art gallo-romain en général, il était omniprésent et les artisans se risquaient à lui rendre hommage dans de petites sculptures en bronze. Après les invasions germaniques, l’art mérovingien intégra les influences équestres des envahisseurs. Il ne restait alors plus aux Grecs qu’à mettre au point le procédé de la fonte à la cire perdue. On a tendance à l’oublier, et pourtant le bronze a précédé le marbre en statuaire !

25 357 € frais compris.
Cheval turc d’Antoine-Louis Barye (fondeur Barbedienne), bronze, XIXe siècle.
Vendôme, 8 janvier 2006. Rouillac SVV.

La Renaissance du bronze équestre
L’engouement pour le bronze se fit plus discret durant tout le Moyen Âge. Il fallut attendre la Renaissance italienne pour le voir revenir sur le devant de la scène de façon pérenne. De Florence, Padoue et Mantoue pour commencer, le bronze s’étendit à toute l’Italie lorsque, après le sac de Rome en 1527, les disciples de Michel-Ange se dispersèrent. Il semble que la mode du petit bronze apparut en Italie du Nord, vers 1450, lorsque certains artistes comprirent que cet art leur permettrait la création d’œuvres plus libres en raison de leurs petites dimensions. Au tournant des XVe et XVIe siècles, de nombreux artistes italiens se mirent à faire des copies réduites d’œuvres antiques. Padoue était alors le centre le plus important d’Italie. À la cour des Médicis à Florence, Jean Bologne imposa son style à toute l’Europe occidentale. Antonio Susini, qui fit fortune dans l’édition des bronzes de cet artiste, reprit à son compte cet astucieux procédé de fabrication à l’intérêt commercial évident : il consistait à fondre séparément les différentes parties d’un monument équestre, selon l’ancien procédé romain, puis à les assembler. Nobles et étrangers se mirent rapidement à en acheter pour eux-mêmes ou pour les offrir. Un vrai succès ! Le petit bronze italien se fit connaître par-delà les frontières, et notamment en Allemagne. Quasi inexistants en France jusque-là, il fallut attendre le XVIIe siècle et le retour en grâce de l’Antiquité pour voir les artistes se lancer dans la copie de chevaux gréco-romains. En parallèle, beaucoup de monuments équestres furent reproduits à des échelles moindres par les artistes eux-mêmes, par leurs élèves ou leurs concurrents. Ainsi Girardon pour la statue de Louis XIV sur l’actuelle place Vendôme, en 1699, ou Bouchardon pour celle de Louis XV sur l’actuelle place de la Concorde.

7 435 € frais compris.
Statue équestre de Louis XIV d’après Girardon, XIXe siècle, bronze, 49,5 x 42 cm.
Paris, Hôtel Marcel-Dassault, 11 décembre 2007. Artcurial, Le Fur, Poulain, F. Tajan SVV. M. de l’Espée et Mme de la Chevardière.
  2 340 € frais compris.
Jockey à cheval de Pierre-Jules Mène (fondeur Susse), bronze, 24,5 x 27 cm, XIXe siècle.
Paris, Drouot, 10 juin 2009. Beaussant - Lefèvre SVV. MM. Bacot et de Lencquesaing.
  1 840 € frais compris.
Cheval harnaché, travail romain du IIIe siècle, bronze, h. 12 cm.
Paris, Drouot, 28 mai 2008. Pierre Bergé & Associés SVV, M. Kunicki.

Vers un goût français
À partir de 1730 et jusqu’au second Empire, les petits bronzes prirent une place essentielle dans les collections et les intérieurs aristocrates et bourgeois. Ce goût venait de très haut, puisque Louis XV lui-même tenta de constituer une collection à partir des monuments érigés à sa gloire à travers les grandes villes françaises ; cette collection fut enrichie plus tard par Louis XVI. Au XIXe siècle, une révolution se produisit dans l’art du petit bronze en raison de l’utilisation presque constante de la fonte au sable, procédé basé sur l’emploi répété d’un même moule, ce qui eut pour conséquence de faire baisser les prix de revient de la sculpture. L’invention du réducteur mécanique de Collas en 1839 permit également d’établir, à n’importe quelle échelle, la reproduction d’un de ces objets. D’où l’intérêt accordé par de plus en plus de collectionneurs à la fonderie d’origine d’une œuvre plus qu’à sa signature en tant que telle. C’est l’une des raisons qui explique la notoriété, aujourd’hui encore, du fondeur Barbedienne. Barye, le plus grand sculpteur animalier du XIXe siècle, utilisait de préférence la fonte à la cire perdue tout comme Pierre-Jules Mène, son disciple. Pour éviter la multiplication des bronzes réalisés à partir d’un ?même modèle, les tirages en cire perdue sont exécutés, depuis le début du XXe siècle, à huit, dix ou douze exemplaires. Ces deux artistes ne furent pas les seuls à aimer sculpter des chevaux. En réalité, la plupart des artistes du XIXe siècle ont tenté de traiter ce sujet : de Fratin à Lanceray en passant par Fremiet – élève et neveu de Rude –, Isidore Bonheur, Moigniez ou Christeco. Au début du XXe siècle, impossible de ne pas citer Degas, qui allait souvent assister aux courses ! D’autres grands noms suivirent, tels Picasso et Matisse qui, en voulant rendre à la sculpture ses lettres de noblesse, remirent en valeur le procédé de la fonte à la cire perdue, ce qui entraîna l’ouverture de grandes fonderies à travers l’Europe. Mais la prédominance de l’art abstrait provoqua la raréfaction des thèmes figuratifs. Même si de nombreux plasticiens contemporains ont fait du bronze équestre leur cheval de bataille – les amateurs du golfe en sont férus, dit-on ! – la production n’est plus aussi importante qu’au XIXe siècle. Mais qui veut aller loin ménage sa monture !

Par Dimitri Joannidès-La Gazette Drouot N°08 du 26 février 2010


À LIRE

Dictionnaire illustré des sculpteurs animaliers & fondeurs de l’Antiquité à nos jours (2 volumes), Jean-Charles Hachet, Argusvalentines, Luxembourg, 2005.



Le chiffre 73
C’est le nombre de bronzes équestres réalisés par Degas, chacun tiré à 22 exemplaires.
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp