La Gazette Drouot
Cote et tendance - Boites et caves à cigares
Boîtes et caves à cigares

Il en est du cigare comme de l’opium : celui qui commence a du mal à s’arrêter.
Raison de plus pour conserver cet agréable vice à l’abri des regards indiscrets...

On sait que le compositeur et musicien Franz Liszt parcourait l’Europe d’une salle de concert à l’autre sans jamais se séparer de plusieurs caisses de cèdre à double paroi dans laquelle il conservait ses cigares. L’exemple donné par cette célébrité ne pouvait qu’aider à faire passer cette plante médicinale au rang d’herbe à fumer.

Dieu, un fumeur de havane ?
Le cigare ? Un art de vivre vous diront les fumeurs, en général des amateurs respectueux des traditions et collectionneurs de multiples accessoires. Que n’a-t-on déployé comme trésors d’imagination pour cette insignifiante quantité de débris de tabac – la tripe – enroulée dans un fragment de feuille – la chemise – et liée par la torsion d’une des extrémités. On s’accorde à penser que c’est Christophe Colomb qui, le premier, rapporta le tabac après sa découverte du Nouveau Monde en 1492. Même si, très tôt, les marins prirent l’habitude de le fumer, ce n’est qu’à la fin du XVIIIe siècle que le mot cigare apparut. Emprunté au maya «sikar» ou «segar», il devint, par déformation, «cigarro» en espagnol. En Europe, le cigare connut un premier âge d’or au XIXe siècle : arrivé en France sous le premier Empire, comme de nombreux autres produits, il traversa le continent de part en part grâce aux armées de Napoléon. Les soldats l’avaient eux-mêmes ramené de la campagne d’Espagne. Au fil des ans, de Byron à Hugo, de Stendhal à Mallarmé, en passant par Renoir ou Van Dongen (et même George Sand pour les femmes), le monde des arts fut véritablement fasciné par ce qu’on appelle parfois des bâtons de chaise.

6 692 € frais compris.
Boîte à cigares en argent ciselé et intérieur en vermeil, Saint-Pétersbourg, 1881, 14,5 x 10,5 x 6,5 cm.
Paris, Drouot-Richelieu, 14 décembre 2010. Eve SVV. Cabinet Serret-Portier.

Il faut dire que le cigare comptait de fameux prosélytes, en commençant par les dandys, vite imités par la bourgeoisie éclairée qui s’enticha de ce qui constituait alors un symbole d’émancipation sociale. L’engouement retomba aussi vite que la fièvre était arrivée, mais l’essentiel était là : le cigare avait définitivement conquis le monde. On reconnaît un spécialiste à sa façon d’apprécier et de respecter le cigare et, d’une manière générale, les rites qui l’accompagnent. Et, avant toute chose, une fois le cigare confectionné, la qualité de la mise en boîte. Notons que le bagage de ces précieux paradis artificiels précède leur conditionnement. La suite est affaire d’expert. À Cuba par exemple, toutes les boîtes sortant des manufactures sont en bois de cèdre, comme l’ensemble des cigares haut de gamme, soit dit en passant. Personne n’a, dit-on, trouvé mieux pour leur conservation. Comparons ce qui est comparable : pour donner le meilleur d’eux-mêmes, les vins ne doivent-ils pas être conservés dans des conditions de température, d’humidité et d’obscurité précises ? Eh bien, il en va de même pour les cigares ; l’un et l’autre se bonifient avec l’âge. Tel un grand cru, bien soigné, un havane peut se conserver une bonne quinzaine d’années, si ce n’est plus !
Premier enseignement de base destiné à toute personne intéressée par la question, il, faut bannir définitivement le soleil et la lumière. Dans les deux cas, le cigare encourt le risque de se décolorer et de se dessécher. Deuxièmement, exit le froid ! Il s’agit en effet du premier responsable de la casse des feuilles. Conclusion : la température idéale de conservation est comprise entre 15 et 20 degrés, – 25 grand maximum – et l’humidité ambiante idéale, quant à elle, se situe dans une fourchette allant de 60 à 70 %. Exceptionnellement 75 %. Dernière condition, et pas la moindre, éviter les variations fréquentes et excessives de température et de degré d’humidité. Donc, pour résumer, à l’air libre, le cigare s’épanouira dans un climat digne de Cuba ou des Caraïbes.

D'une cave l’autre
Pour les amateurs qui ont la malchance de vivre dans nos climats tempérés, il existe bien heureusement des humidificateurs (les humidors), des caves qui s’autorégulent en permanence. L’eau y est retenue par une éponge, enfermée dans un réservoir prévu à cet effet et maintenue sous le couvercle, avec un indicateur témoin du degré d’humidité de l’air du coffret. À Londres, il existe même une boutique où un célèbre fabricant loue à l’année un coffre (les fameuses «maturing room»), où les cigares, soignés par le personnel, vivent dans un confort cinq étoiles. D’ailleurs, pendant les bombardements allemands de la Seconde Guerre mondiale, ces trésors furent parmi les premiers à être mis à l’abri ! Revenons-en aux caves-objets, boîtes de petite taille ou créations astucieuses – et parfois volumineuses – s’ouvrant en musique ou indiquant l’heure, sans oublier celles qu’on pourrait plutôt assimiler à des étuis de poche qui permettent aux plus insatiables d’assouvir leur passion en toute circonstance. D’ailleurs, la plupart des marques de luxe se sont engouffrées dans la brèche et ont fabriqué des caves de voyage. Depuis le XIXe siècle, les fabricants apposent des étiquettes sur chaque boîte sortant de leurs manufactures. Il s’agit souvent de portraits de personnalités ou de paysages destinés à se distinguer des concurrents et à donner un peu plus d’allure à l’emballage du produit. Mais ce n’est pas toujours une simple question de décoration. Pour les cigares cubains par exemple, lorsque la boîte est clouée, une étiquette verte et blanche atteste qu’on est en présence de véritables havanes. Car attention, là aussi il existe des faux ! Autres boîtes, à ranger cette fois parmi les curiosités, celles comportant des étiquettes érotiques. Aux États-Unis, au début du XXe siècle, on y voyait des femmes fumant ou combattant à cheval et, en Allemagne, des déesses aux poitrines généreuses lovées dans des cornes d’abondance au milieu de jardins luxurieux et luxuriants... L’art de la boîte à cigares a dû, pour naître et se développer, attendre la démocratisation du marché. À l’origine en effet, la production était bien trop artisanale pour concevoir moult boîtes, le cigare faisant essentiellement office de cadeau diplomatique qu’un personnage important offrait à un hôte d’exception. Au fil des ans, il a bien fallu créer des boîtes conçues par les manufactures et d’autres, dites «de salon». Au XIXe  siècle, associé ou non au brandy, les caves eurent des places de choix dans les hôtels particuliers, comme le très beau fumoir du musée Jacquemart-André à Paris. Dans les intérieurs d’aujourd’hui, elles ont avant tout un rôle d’usage. Et, chez les amateurs, elles continuent à faire un tabac !

Par Dimitri Joannidès- La Gazette Drouot N°27 du 8 juillet 2011
1 562 € frais compris.
Cave à cigares en Plexiglas chocolat et blanc, par Jean Claude Fahri (né en 1940) pour Lancel, 13 x 39,5 x 22,5 cm.
Paris, Drouot-Richelieu, 21 octobre 2009.
Gros & Delettrez SVV. M. Moinet-Bechar.
756 € frais compris.
Boîte à cigares pendulette 8 jours de la maison Jaeger LeCoultre, gainée de cuir de Russie rouge, 18 x 14 x 7,5 cm.
Paris, Hôtel Marcel-Dassault, 30 novembre 2009. Artcurial, Briest - Poulain - F. Tajan SVV.
74 € frais compris.
Étui à cigare en écaille, vers 1880.
Paris, Drouot-Richelieu, 29 avril 2011. Aponem Deburaux SVV. Mmes Cukierman et Lemoine-Bouchard.
LE CHIFFRE 1500
En euros, c’est le prix que peuvent atteindre certaines caves à cigares fabriquées de nos jours.
À LIRE
La Grande Histoire du cigare, par Bernard Leroy et Maurice Szafran, Paris, éditions Flammarion, 1989.
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp