La Gazette Drouot
Cote et tendance - Des bijoux follement modernes
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Des bijoux follement modernes
L’étincelante exposition du musée des Arts décoratifs remet à l’honneur la production moderniste de l’entre-deux-guerres. Gros plan sur ses principaux créateurs.
Il fallait s’appeler Louise de Vilmorin, Mrs Frank Jay Gould – l’épouse du milliardaire américain – ou encore Joséphine Baker pour oser porter ces bijoux révolutionnaires, dont les plus extravagants imitaient un roulement à billes, «deuxième merveille du monde» selon Blaise Cendrars, mais si incongru au fin poignet d’une demoiselle... Aujourd’hui, les amateurs s’arrachent ces bracelets et ces broches aux lignes sobres revenues au goût du jour. Alors, parfois, les prix s’envolent... En 2007, une broche «sémaphore» de Gérard Sandoz en platine, or gris, onyx, diamants et corail remportait la bagatelle de 131 815 € à Drouot (Enchères Rive Gauche). La même, propriété du collectionneur de bijoux modernistes Nourhan Manoukian, était adjugée en 1993 pour l’équivalent en valeur réactualisée de 90 262 €.

Jean Després (de gauche à droite et de haut en bas).
8 922 € frais compris. Paire de pendants d’oreilles, argent bruni martelé, or, vers 1970, 11 cm. 5 577 € frais compris. Broche, argent martelé, vers 1930, 5,2 x 3,9 cm. 7 435 € frais compris. Broche, or, argent et onyx, vers 1930-1935, 7,3 x 4,2 cm. 2 478 € frais compris. Bracelet jonc, argent et onyx, vers 1930-1935, 7,1 x 6,6 cm
Paris, 28 mars 2008. Drouot Estimations SVV. M. Vion.­
19 855 € frais compris.
Gérard Sandoz, étui à cigarettes, laque rouge et noir, fond en argent et coquille d’œuf, vers 1925, 9 x 7,5 cm.
Paris -
Drouot, 2 juin 2008.
Camard & Associés SVV. M. Camard.
8 263 € frais compris.
Attribuée à Justin Dusausoy, broche à double clip, platine, or et diamants, vers 1930, l. 6,3 cm, poids 33 g.
Paris -
Drouot, 26 mars 2008.
Beaussant - Lefèvre SVV.
MM. Serret et Portier.
7 014 € frais compris.
Jean Dunand, bracelet-manchette à six plaques, métal argenté, palissandre, laque rouge et noir, vers 1925, 17 x 4,5 cm.
Paris, Espace Tajan,
17 mars 2005,
Tajan SVV. M. Marcilhac.

Retour aux Années folles. Paris, 1925. L’exposition internationale des Arts décoratifs consacre l’avènement de ce mouvement artistique. Le bijou, art décoratif et non des moindres, suit cette évolution. Toutefois, une poignée de créateurs avant-gardistes veut aller plus loin. En Allemagne, dès les années 1900, la Deutscher Werkbund (l’association des artisans) ou l’atelier de Theodor Fahrner les ont précédés. En France, les modernes se nomment Jean Després, Jean Dunand, Gérard Sandoz, Jean Fouquet, Raymond Templier... En rupture de ban avec leurs pairs «contemporains», tournés vers les styles en vogue hérités du passé, ils regardent, eux, le présent dans les yeux. Traduction en acte : «Alors que le bijou traditionnel privilégiait jusqu’ici la valeur intrinsèque de la pierre, c’est la créativité qui devient la principale règle», note Marguerite de Cerval, expert pour Pierre Bergé & Associés. L’abandon des matières coûteuses doit rendre ces pièces accessibles à tous ; en réalité, elles resteront des œuvres uniques pour privilégiés. Exit les pierres précieuses, échangées contre des pierres dures, comme le cristal de roche. Les formes, épurées, s’inspirent de l’univers mécanique. L’argent et le métal tendent à remplacer l’or – l’Exposition internationale des arts et des techniques de 1937 marquera son retour, et la fin de cette production. Les tenants de la modernité tempèrent néanmoins ici ou là leur radicalité d’une pincée de diamants ou retiennent un peu leur crayon. Le dessin et l’audace de la composition font partie des critères déterminants pour qu’un bijou moderniste se vende bien. «On en trouvait davantage en circulation il y a vingt ans. Aujourd’hui, ils ont tendance à se transmettre au sein de la famille. Résultat : à l’exception de Després, que l’on voit apparaître en ventes régulièrement depuis près de quinze ans, ce type de pièce se fait rare. D’autant qu’il n’a été produit qu’en petit nombre pendant seulement dix ans. Actuellement, ce sont surtout des collectionneurs de mobilier art déco de haute volée qui les achètent pour leurs épouses», regrette le spécialiste Jean-Marcel Camard, de la société de ventes éponyme.

Que l’on se rassure ! Il en passe suffisamment pour trouver son bonheur. Et la variété des influences offre aux exigeantes une palette de choix. Du cubisme au futurisme, du jazz à l’art africain, toutes les avant-gardes et les goûts de l’époque trouvent écho dans ces quelques centimètres carrés. «Un véritable creuset des arts, le bijou entretenant des liens avec le mobilier, l’architecture, la peinture...», résume Chantal Beauvois, expert des ventes de bijoux chez Tajan. Després, très apprécié d’Andy Warhol, travaille ainsi avec Soutine, Léger, Braque... Heureuse nouvelle, l’ouvrage de référence de Mélissa Gabardi sur son œuvre vient de sortir en français. Orfèvre de formation, Després alterne après 1929 «bijoux-moteurs» mécanicistes – came, bielle, vilebrequin – dans l’esprit d’un Fernand Léger, «bijoux-glaces» aux verres peints par Étienne Cournault, «bijoux-céramiques» réalisés avec Jean Mayodon. Ce créateur est l’un des plus abordables. Comptez 3 000 à 35 000 € pour une bague. Exemple, en 2008, un modèle à gradins des années 1930, d’un style cubiste volumineux, est parti à 7 380 € (Pierre Bergé & Associés). Une broche rectangulaire en argent martelé – technique fort prisée – de la même période a été adjugée 1 845 € (Pierre Bergé & Associés). Issus d’une dynastie de joailliers réputés, Sandoz, Fouquet et Templier adhèrent en 1929 à l’Union des artistes modernes (U.A.M), présidée par l’architecte Robert Mallet-Stevens. L’appartenance à ce groupe prestigieux renforce encore leur valeur individuelle sur le marché. En phase avec son temps, le brillant Sandoz – lire son portrait dans le catalogue de l’exposition – est aussi à l’aise en peinture qu’en argenterie. Il recrée ainsi de véritables miniatures sur les étuis à cigarettes, tel ce modèle inspiré par le jazz pour lequel il emploie de la coquille d’œuf (de poule) pulvérisée, vendu 20 350 € en 2008 (Camard). Les bijoux de Fouquet, rares, sont pour leur part conçus comme des sculptures en bas relief ou se veulent une ode à la gloire de la machine. En 2002, un étonnant bracelet dont les boules en métal imitaient un roulement à billes, exemplaire montré actuellement à l’exposition, s’est vendu 80 199 € (Tajan). De Templier, surnommé «l’architecte du bijou» pour ses constructions rigoureuses, Camard a vendu en 2007 pour 94 100 € un bracelet en argent et laque noire de 1927, dédicacé «pour Marie Legrain», l’épouse de l’ébéniste Pierre Legrain. Le dinandier Jean Dunand est, lui, célèbre pour ses bracelets-manchettes au décor en laque d’inspiration africaine, tel le modèle reproduit ci-dessus, adjugé 7 014 € en 2005 (Tajan). Reste à évoquer deux femmes au style plus doux, logiquement plus féminin, dont la production art déco se fait timide en salles des ventes. Chacune – elles ont aussi travaillé ensemble – réalise notamment des chevalières pour femme, en citrine. En 2007, à Bruxelles, un modèle de Jeanne Boivin des années 1930, orné d’une perle fine, est parti à 5 490 €, et un modèle concave de Suzanne Belperron décoré d’une émeraude, à 9 840 € (Pierre Bergé). Sachez que Suzanne Belperron ne signait pas, affirmant : «Mon style est ma signature.»
Par Alexandre Crochet - Gazette N°19 du 15 mai 2009



À voir
«Bijoux art déco
et avant-garde»,
musée des Arts décoratifs, Paris Ier
Tél. : 01 44 55 57 50
www.lesartsdecoratifs.fr Jusqu’au 12 juillet.


À lire

Bijoux art déco et avant-garde, sous la direction de Laurence Mouillefarine et Évelyne Possémé, coédition Les Arts décoratifs/Norma, 55 €.

Jean Després, bijoutier et orfèvre, entre art déco et modernité, Mélissa Gabardi, coédition Les Arts décoratifs/ Norma, 55 €.

Raymond Templier, le bijou moderne, Laurence Mouillefarine et Véronique Ristelhueber, Norma éditions, 80 €.
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp