La Gazette Drouot
Cote et tendance - Les bijoux, un marché à facettes
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Les bijoux, un marché à facettes
Ils font briller les yeux des femmes et, en ventes publiques, flamber les enchères.
Revue de détail, des pièces de charme aux pierres de placement.
S’agissant du marché des bijoux, il en va un peu comme de la fameuse bouteille : moitié vide ou moitié pleine, selon qui en juge. Les salles de vente se nourrissent autant d’objets que de légendes. L’une d’elles, tenace comme elles le sont souvent, voudrait que le marché français des bijoux – lequel enregistre pourtant des enchères, si l’on peut dire... éclatantes – soit moribond, victime d’une réglementation fiscale dissuasive. Ne nous leurrons pas, le problème existe, bien réel. Sur ce segment du marché plus qu’ailleurs, l’arbre (entendez l’obtention d’un prix remarquable) cache trop souvent la forêt (comprenez celle des difficultés). La situation que connaît ce secteur en France tient essentiellement au point évoqué et, par-delà, aux valeurs immatérielles attachées au bijou et à l’ambiguïté tenant à son appellation. Explication : accessoire du costume, aussi vieux ou presque que l’humanité, le bijou accompagne dans leur histoire toutes les civilisations, des plus primitives aux plus évoluées. Il y est toujours revêtu de significations sensiblement identiques, puissance et appartenance (religieuse, sociale...). En outre, la préciosité des matières qui le composent en fait un bien durable, souvent transmis d’une génération à l’autre avec toute la charge affective induite par une telle passation. Le bijou apparaît donc comme un bien «pas tout à fait comme les autres». S’ajoute à cela une sorte de malentendu, le terme même de bijou recouvrant des réalités très différentes, du simple anneau d’or au plus précieux des joyaux. Enfin, et ici blesse le bât, une même fiscalité s’applique à tout bijou, quelle qu’en soit la valeur. De ce point de vue, en France, l’entrave majeure au développement de ce marché tient à l’ISF dans l’assiette duquel entrent tous les bijoux (pierres et métaux précieux inclus). L’État a ainsi «oublié» qu’aux yeux de leurs propriétaires l’intérêt de tels objets ne se limitait pas à leur simple valeur vénale. Ceux-ci ont donc vu une sorte de viol dans l’obligation de déclaration qui leur était faite, moins d’ailleurs pour la somme supplémentaire d’impôt dont ils seraient redevables que pour l’intrusion dans leur vie privée. La parade aux appétits inconsidérés de la puissance publique a été simple, immédiate et lourde de conséquences : bien des bijoux ont purement et simplement disparu de maints inventaires de succession, tandis que chutait fortement le nombre des contrats d’assurance. Corollaire : puisque beaucoup de bijoux ne jouissaient désormais plus d’une existence légale, le marché «officiel» des pièces d’occasion, celui des ventes publiques en particulier, se trouva réduit. On verra là la cause principale de la faiblesse du marché français et on se félicitera même qu’il puisse survivre, aux côtés de la place de Genève, malgré des conditions si défavorables.
bague 2 025 380 € frais compris.
Bague en platine sertie d’un diamant marquise facetté, 43,82 ct, F, VVS2. Écrin Simone del Duca. Record français pour un diamant blanc.
Paris, Drouot, 23 novembre 2005.
Coutau-Bégarie SVV.
collier 241 690 € frais compris.
Collier en or jaune et argent dit Arcade, orné de sept perles fines poires en chute, diamants taillés en rose.
Paris, Drouot, 1er juillet 2005.
Mathias SVV.
Le diamant, valeur refuge
On constate en effet que la fragilité de ce secteur n’est, en quelque sorte, que relative. Force est de le reconnaître, en dépit des obstacles évoqués, ce marché demeure curieusement vivace, il suffit de fréquenter les salles de l’hôtel Drouot pour s’en rendre compte. Cela tient en premier lieu au goût de la parure, inhérent à l’humanité. Cela tient aussi à ce que les parties prenantes à de telles transactions – vendeurs aussi bien qu’acheteurs – sont loin d’être toutes soumises aux fourches caudines de l’ISF. Notons à ce propos que, dans leur écrasante majorité (et pas seulement dans notre pays), les bijoux se vendent pour des sommes nettement inférieures à 10 000 €, chiffres qui n’en font pas, on en conviendra, l’apanage des seuls milliardaires. Ainsi, chaque mois, des milliers de bijoux s’échangent en France, à Paris comme en province, phénomène on ne peut plus normal dans un pays où furent, et sont encore, fabriquées bien des plus superbes pièces dont on puisse rêver. Mais, avouons-le, tout un pan de ce marché, soit sa frange supérieure, c’est-à-dire celle qui génère les plus hauts prix, souffre, pour les raisons énoncées ci-dessus, d’une pénurie d’offre. Or, les pièces existent (du moins peut-on le supposer) et les intermédiaires ayant pour fonction de les vendre présentent dans notre pays toutes garanties de compétence. Quant aux acheteurs, tous se montrent prêts à enchérir : les bijoux comptent parmi les plus internationales des spécialités que regroupe le marché de l’art, et une forte demande se manifeste pour tous les types dans lesquels ils se subdivisent, des pièces de charme aux pierres de placement en passant par les bijoux anciens ou ceux portant la signature de grandes maisons de joaillerie. Et, lorsque «sort» une pièce exceptionnelle, le prix qu’elle obtient n’a rien à envier à ceux enregistrés pour des pièces comparables sur le marché international, les acheteurs étant eux-mêmes... internationaux. De là, ces dernières années, des enchères aussi remarquables que remarquées, en particulier à Drouot, et dont il y a tout lieu de se réjouir. Les plus importantes, on ne s’en étonnera pas, concernent les diamants, valeur refuge s’il en est. Le record français en la matière concerne la marquise (43,82 carats, F, VVS2) qui appartenait à Simone del Duca, une pierre adjugée 2 025 380 € en novembre dernier. Madame del Duca possédait aussi plusieurs pierres majeures dont un diamant de taille émeraude (24,78 carats, D, VVS1, adjugé 1 310 540 €) et deux poires (13,35 carats, D, VS1 et 14,75 carats, E, VVS2) vendues 1 084 174 € (Coutau-Bégarie, le 23 novembre 2005). Notons aussi, le mois suivant (Castor - Libert - Hara, 14 décembre 2005), deux autres poires (10,55 et 9,44 carats, respectivement F, VS1 et G, VVS2) à 509 515 €. Poires encore, ces pierres (14,51 et 25,52 carats, toutes deux D, VS1 et montées en bague, l’une par Gérard, l’autre par Cartier) que couronnèrent 474 450 et 684 318 € en 2004 (Eve) et 2003 (Digard). Et, même si les comparaisons s’avèrent ici plus hasardeuses, les pièces anciennes recueillent elles aussi d’excellents prix. Certes, peut-être estimera-t-on que les 241 690 € (Mathias, 1er juillet 2005) d’un collier, fin XIXe portant la signature de Chaumet, tenaient essentiellement aux sept grosses perles fines qui l’ornaient ; mais la délicate broche en forme d’orchidée par Tiffany et l’intéressant pendentif de Lalique récemment vus à Drouot, durent sans nul doute leurs prix – 193 467 (Beaussant - Lefèvre, 30 juin 2005) et 206 140 € (Drouot-Estimations, 14 décembre 2005) – davantage à la qualité de leur dessin qu’à la valeur intrinsèque des matériaux les composant.
Pour satisfaisante qu’elle soit, l’énumération qui précède n’en souligne pas moins – paradoxalement – la fragilité de ce marché. Si les pièces de niveau international se vendent en France à des niveaux qui ne le sont pas moins, elles demeurent malgré tout d’une certaine rareté. Pire peut-être, les excellents scores enregistrés à leur propos ne produisent guère d’effet d’entraînement. Répétons-le, les acteurs du marché – experts et organisateurs de ventes – ne sauraient être considérés comme responsables d’un tel état de fait. Leur savoir-faire, évident, se manifeste dès que l’occasion leur en est donnée. Seule est à mettre en cause la voracité de l’État qui, pour des raisons dépassant largement le strict négoce d’œuvres d’art, exerce une action on ne peut plus négative sur un secteur pourtant susceptible de connaître, dans un autre cadre réglementaire, un développement bien plus... éclatant !
Xavier Narbaits


À savoir
Quatre critères, dits des «4 C», permettent d’apprécier un diamant. Ils correspondent aux initiales en anglais des termes suivants : le carat (le poids, 1 carat = 0,20 g), la couleur, la pureté (clarity) et la taille (cut) de la pierre.
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