La Gazette Drouot
Cote et tendance - Les berceaux
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Les berceaux
Le berceau est le meuble le plus symbolique du voyage de la vie. Et pas seulement
parce qu’il endosse le plus souvent la forme d’un petit bateau ou d’une nacelle !
10 228 € frais compris.
Berceau en bois fruitier, époque art nouveau.
Paris, Drouot-Richelieu, 12 juin 2009. Thierry de Maigret SVV. M. Dillée.

Il y a six à sept mille ans, le berceau – un mot probablement d’origine gauloise qui signifie «balancer» – était en bois, en osier ou en paille tressée. C’est l’une des rares créations de l’homme qui puisse se targuer d’être présente dans autant de nos références historiques et mythiques en Occident : Romulus et Remus abandonnés dans leur berceau sur les eaux du Tibre et recueillis par une louve qui les allaitera, Moïse retrouvé flottant sur le Nil dans son berceau de jonc ou encore un certain Jésus, né dans une bergerie puis posé dans une mangeoire lui servant de berceau ! Laissons-nous bercer par l’histoire de ce petit meuble…

Une histoire millénaire
Protecteur comme l’est le ventre de la mère où se lovait le futur enfant, un fond arrondi pour permettre le balancement, un cerceau de protection pour y fixer un léger tissu éloignant les insectes... : le berceau est non seulement l’un des plus anciens meubles que nous connaissions, mais également l’un des plus répandus. Sous l’Ancien Régime, lorsqu’un couple s’installait, l’épouse apportait son trousseau, un coffre et, parfois, une armoire. Le marié, quant à lui, apportait le lit, la table et les bancs. Le berceau, signe d’une naissance imminente synonyme de l’apogée du bonheur d’un foyer, était la dernière pièce de l’ameublement. D’ailleurs, outre la table et la chaise – pas toujours le lit –, le berceau fait partie du groupe très restreint des biens dont on trouve au moins un exemplaire dans tous les foyers occidentaux, des plus pauvres aux plus riches. Au fil des siècles, sa conception n’évolue guère. D’abord en roseau, le bois prend nettement l’ascendant aux XVe et XVIe siècles, et il faut attendre la fin du XIXe siècle pour que la métallurgie s’intéresse à ce marché. Mais dans les régions où l’on pratique la vannerie traditionnelle, les berceaux d’osier ou de rotin perdurent jusqu’au XXe siècle. Dans les foyers les moins nantis, surtout en milieu rural, sa conception est alors assurée par le père ou le grand-père. Du fait de la très forte mortalité infantile, on ne s’attelait à sa réalisation qu’en dernière minute, une fois l’enfant venu au monde pour de bon. Par souci pratique, bien sûr, mais également pour conjurer le mauvais sort !

 

Berceaux boîtes et berceaux suspendus
En général, le berceau est un petit meuble de facture assez sommaire : c’est une sorte de grand panier, à l’occasion pourvu d’anses latérales, mais pas toujours de patins. Pour schématiser, malgré la complexité des styles et la multiplicité des modèles, attardons-nous plus volontiers sur les deux principaux types de berceaux, a fortiori les plus récurrents en ventes courantes à Drouot et en régions. Les premiers sont à patins et prennent la forme de boîtes, de caisses ou d’auges. Ce sont de loin ceux qui nous sont le plus familier : étant plus faciles à fabriquer, ils sont de facto les plus courants. Ces berceaux sont légers, car destinés à être souvent déplacés d’une pièce à l’autre. Une vraie nécessité dans les maisons populaires, où le sol était souvent en terre battue. On les posait alors sur un banc, un coffre ou une table pour protéger les enfants des animaux et du froid. Joignant l’utile à l’agréable, les mères avaient ainsi leur progéniture à bonne hauteur pour les bercer et les surveiller. C’est là tout l’avantage des patins incurvés : un simple geste de la main ou du pied permet au berceau d’osciller de droite à gauche. Malgré leur grande diffusion au fil des âges, il n’est pas toujours évident d’en trouver en ventes cataloguées, sauf à s’intéresser à l’art populaire. Le second type de berceau, que l’on retrouve assez régulièrement dans les ventes de mobilier, en tout cas pour ceux fabriqués à partir du XIXe siècle, est dit suspendu. Peu à peu, certains parents choisissent en effet de surveiller leur enfant de leur propre lit. Comme dans les lits clos bretons, mais pas seulement ! Il se trouve que, plus on grimpe dans l’échelle sociale, plus le berceau s’élève. Par ailleurs, plus sa conception se sophistique, moins les menuisiers amateurs ont droit de cité. La réalisation du berceau devient alors le travail quasi exclusif des ébénistes.

4 765 € frais compris.
Berceau Renaissance, fin XVIe.
Dijon, 18 avril 2010. Gautier SVV, M. Raud.
  1476 € frais compris.
Berceau à patins, XIXe siècle.
Auxerre, 10 octobre 2009. Auxerre enchères SVV.
  2 674 € frais compris.
Bercelonnette en acajou et placage estampillée Rancy, époque Restauration.
Paris, Drouot-Richelieu, 27 octobre 2009. Beaussant - Lefevre SVV. MM. Bacot et de Lencquesaing.

Parmi les nouveautés qu’on doit à ces derniers dès la fin du XVIIe siècle : les fameux piliers ou montants en col de cygne qui supportent une voilette ou une moustiquaire. Au fil des siècles, ces berceaux s’agrandissent et leur structure s’allège. Au XVIIIe, ils ressemblent à de véritables petites balancelles et deviennent, pour certains, des objets d’art au raffinement très poussé. Dans certaines régions, on les appelle «barcelonnettes» (ou bercelonnettes). Celle du duc de Bordeaux, fils tant attendu de la duchesse de Berry, héritier du trône, est conservée au château de Compiègne. Bien qu’elle ait une fonction utilitaire, puisqu’elle servait au quotidien à l’enfant dans ses appartements privés, sa nacelle est une allusion biblique au sort de Moïse sauvé des eaux, à l’image de la dynastie des Bourbons sauvée par la naissance de «l’Enfant du Miracle». À côté de cela, il existait aussi et surtout des berceaux d’apparat, destinés uniquement à la présentation des héritiers aux dignitaires du royaume, à l’occasion des grandes cérémonies protocolaires. Le berceau de parade du même duc de Bordeaux est conservé au musée des Arts décoratifs à Paris. Réalisé en 1819 en loupe d’amboine et de frêne, et en ronce de noyer, orné de bronzes ciselés et sculptés, c’est l’un des chefs-d’œuvre de l’ébéniste Félix Rémond, également auteur du berceau de la princesse Louise. Mais toute bonne chose a une fin et, vers la fin du XIXe siècle, les créations métalliques éclipsent peu à peu ces berceaux suspendus en bois et privent de commandes ces grands acteurs, comme Rancy, installé rue de Charonne en 1822, «inventeur et seul fabricant de la barcelonnette en gondole», selon l’Almanach du commerce de l’époque. Au XIXe siècle, la création de berceaux est devenue un exercice de style et, pour certains designers, un vrai défi ! Ainsi Jean Prouvé, en 1936, s’y essaie-t-il avec succès, en réalisant dans ses ateliers de Nancy un berceau en lames d’acier inoxydables sur un piètement en acier laqué reprenant le dessin des trains d’atterrissage des petits avions de l’époque à roues en caoutchouc. Bref, tout, sauf une histoire à dormir debout. Ou allongé, en l’occurrence… !

Par Dimitri Joannidès-La Gazette Drouot N°23 du 11 juin 2010



LE CHIFFRE 70
En centimètres, c’est la taille en dessous de laquelle on peut légitimement penser que le berceau n’est pas destiné à accueillir un enfant… mais une poupée !



À VOIR
Le Berceau de parade du duc de Bordeaux, 1819, de l’ébéniste Félix Rémond, conservé au musée des Arts décoratifs à Paris, tél. : 01 44 55 57 50.
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp