La Gazette Drouot
Cote et tendance - Identité basque
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Identité basque
Quand les artistes se font les chantres d’une culture, leurs œuvres gagnent un petit supplément d’âme.
3 248 € frais compris.
Ciboure et Richard Le Corone (décorateur), vase à ouverture évasée en grès à décor polychrome peint d’une partie de pelote et d’une scène de fandango, h. 47,5 cm.
Pau, 26 juin 2010. Gestas-Carrere Enchères de Bourbon SVV.

Il est des terres et des peuples qui ont la fierté chevillée au corps et au cœur. Le Pays basque et ses habitants sont de ceux-là. Bien évidemment, les artistes participent au mouvement, imprimant à leurs œuvres un peu de leur conscience. Alors, au-delà du simple paysage, de l’anecdotique scène de genre, il faut comprendre la force de la culture et être capable de la lire. Les collectionneurs ne s’y trompent pas. On n’achète pas un Arrue comme un pur tableau décoratif mais bien comme une véritable carte postale identitaire.
À tout seigneur, tout honneur. Même si Léon Bonnat (1833-1922) n’a pas choisi de peindre des scènes basques, il est incontournable à plus d’un titre et mérite sa place ici. Natif de Bayonne, il s’installe à Paris où il peint la bonne société du second Empire et de la IIIe République – on lui doit plus de deux cents portraits. En 1880, il devient professeur à l’École des beaux-arts. Son atelier, très couru, accueille ce qui sera la future élite artistique de la France, rien de moins que Gustave Caillebote, Henri de Toulouse-Lautrec, Georges Braque, Raoul Dufy ou encore Othon Friesz, mais également quelques jeunes Basques, montés à la capitale parfaire leur formation, comme Hubert-Denis Etcheverry et Henri-Achille Zo. En 1922, à son décès, Bonnat lègue son impressionnante collection personnelle à sa ville natale, et notamment un exceptionnel fonds de dessins. L’ensemble constituera le futur musée Bonnat, régulièrement enrichi depuis de grands dons et legs, et permettant de lancer Bayonne parmi les grandes étapes culturelles régionales. D’autant que dans la même période, le Musée basque voit le jour. Place maintenant à Ramiro Arrue, le champion incontesté de la peinture basque. Il naît à Bilbao, dans le Pays basque espagnol en 1892. Lui et ses trois frères épousent librement la profession d’artiste. Leur père, grand collectionneur, ira même jusqu’à vendre une partie de ses collections, pour financer le parcours et la passion de ses enfants. Ramiro s’installe à Paris et s’inscrit à la Grande Chaumière.

Il fréquente, bien sûr, les milieux intellectuels espagnols et devient l’ami de Zuloaga et Mogrojevo, mais le jeune homme ouvre très vite son horizon aux ateliers avant-gardistes vilipendés par les critiques réactionnaires, et part à la rencontre de Picasso, Max Jacob, Modigliani, Breton et Cocteau. Et pourtant, dans son œuvre picturale, il exprime plus volontiers son appartenance aux grands courants classiques, en choisissant un style figuratif, peint avec un pinceau large et coloré, et une certaine monumentalité, qui n’est pas sans rappeler l’art imagier. Voilà pour la forme. Quant au fond, il s’agit en fait d’y lire les différentes étapes de l’histoire d’un pays et d’un peuple. D’ailleurs, on notera systématiquement la présence de trois couleurs identitaires : le rouge, le vert et le blanc. C’est peu de dire qu’Arrue est un amoureux de sa région, et en particulier de Saint-Jean-de-Luz, où il choisit de s’installer en 1917. Seule erreur, il oublie de se faire naturaliser – pour lui, le Pays basque n’a pas de frontières. Il le paiera cher. En 1943, au cœur de la tourmente, il est arrêté avec d’autres Basques espagnols, et incarcéré à la citadelle de Saint-Jean-Pied-de-Port. Revenons à son art. Homme de culture, il enrichit ses références de grands voyages, et notamment d’un long séjour en Amérique du Sud. Mais c’est à son pays qu’il réserve le meilleur de son travail, parcourant inlassablement la côte et les villages à la recherche de sujets empreints de tradition. En 1922, il participe avec des amis – dont le commandant Boissel qui sera l’un de ses collectionneurs, à la création du Musée basque de Bayonne. Peintre, il est aussi décorateur et illustrateur de nombreux ouvrages consacrés à sa terre, dont La Noce basque de Francis Jammes, Ramuntcho de Pierre Loti et Jean le Basque de Joseph Peyré, pour ne citer que les plus connus. La période d’après-guerre marque le début de l’oubli. La mode n’est plus aux figuratifs, régionaux ou pas. Bien qu’il continue à travailler avec acharnement, la fin de sa vie est marquée par la solitude et le dénuement. Aujourd’hui, l’injustice est réparée. Les collectionneurs s’arrachent ses œuvres et le succès est au rendez-vous. De quelques milliers d’euros, les enchères s’expriment maintenant très régulièrement à cinq chiffres, et dépassent même les 100 000 €. Belle revanche, malheureusement posthume !

68 156 € frais compris.
Henri-Achille Zo, La Pelote basque à Pasajes de San Juan, huile sur toile, 95 x 130 cm.
Paris, Drouot, 30 mai 2007. Kapandji-Morhange SVV.
  107 760 € frais compris.
Ramiro Arrue, Fête basque, gouache, 29,5 x 55 cm.
Biarritz, 18 avril 2010. Biarritz Enchères SVV.
  96 264 € frais compris.
Ramiro Arrue, La Fête basque : danse au cerceau et Txistulari, vers 1925, huile sur panneau, 46 x 36 cm.
Pau, 29 mai 2010. Gestas-Carrere Enchères de Bourbon SVV.

Ce chantre de la peinture basque qu’est devenu Ramiro Arrue, ne doit pas éclipser d’autres personnalités, toutes aussi impliquées. Et les résultats obtenus aux enchères depuis le milieu des années 1980 – et qui ne cessent de progresser – prouvent l’intérêt qu’elles suscitent. Si beaucoup d’artistes ont chanté la beauté du Pays basque, on ne peut pas parler d’une école, mais plutôt de la réunion d’individualités. On retiendra les noms de Pierre Labrouche (1876-1956), un ami d’ailleurs, avec lequel Arrue sillonne les routes, ou Denis Etcheverry (1867-1950), René Choquet (1875-1929), passionné par les scènes de la vie rurale, et encore Henri-Achille Zo (1873-1933). Une place à part pour Pablo Tillac (1880-1969), natif d’Angoulême mais fixé à Cambo-les-Bains en 1911, et dont l’attachement pour le Pays basque ne s’est jamais démenti – une partie de son œuvre est conservée au Musée basque. Ce peintre, grand érudit et polyglotte, travaille en ethnologue, passionné par les comportements humains. Quelques mots aussi sur Louis Floutier (1882-1936). Entre autres mérites, Floutier est le créateur, avec Étienne Vilotte, ébéniste de formation, et un certain Lucas, dont on sait seulement qu’il est excellent tourneur, de la poterie de Ciboure. Avec elle, la culture basque gagne une nouvelle spécialité artistique. Installée dans un ancien chai à baleinières, le style est tout de suite posé. Il s’agira de produire des poteries en grès aux couleurs sourdes, aux formes classiques et peintes soit de motifs à l’antique, soit de scènes basques. Le résultat est sobre et immédiatement identifiable. La manufacture fera régulièrement appel à des peintres et à des décorateurs. Ils n’hésiteront pas à orner les panses des vases et des pots, des scènes les plus emblématiques, et parmi elles, le jeu de pelote basque. Tout un symbole !

Par Anne Doridou-Heim - La Gazette Drouot N°27 du 9 juillet 2010



LE CHIFFRE 6500
C’est le nombre d’objets ethnographiques conservés au Musée basque.



À VOIR
Un siècle de peinture au Pays basque (1850-1950), par Alexandre Hurel et Michel de Jaureguiberry, éditions Pimientos, Urrugne.
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp