La Gazette Drouot
Cote et tendance - Le mouvement Arts & Crafts
Le mouvement Arts & Crafts
Né en Grande-Bretagne vers 1860, ce mouvement, qui a influencé l’art nouveau,
se diffusa en Europe et aux États-Unis entre 1880 et 1910.

Face au progrès et à son cortège d’iniquités sociales, les initiateurs de ce mouvement avaient pour première intention de réconcilier l’art et le travail. Défi ô combien audacieux en cette glorieuse période industrielle de l’Angleterre victorienne...

Ennoblir par l’art
On considère que le mouvement Arts & Crafts est né en1860 sous l’impulsion de l’artiste et écrivain William Morris. Cette année-là, il termina le projet de sa Red House, une maison dans les environs de Londres dessinée par l’architecte Philipp Webb, mais dont il réalisa lui-même l’intégralité de la décoration et du mobilier, avec l’aide du peintre Edward Burne-Jones, qui en imagina fresques et vitraux. Néanmoins, les théories du mouvement virent le jour bien avant cette date, dans les écrits de John Ruskin. Pour ce critique britannique, les belles choses sont utiles aux hommes simplement parce qu’elles sont belles et dépourvues de tout esprit mercantile. Par conséquent, l’art doit être accessible, humble et universel afin de servir et assurer une cohésion sociale. L’objectif revendiqué était simple : ennoblir le peuple à travers son association avec l’art. Ruskin pensait que les artistes encore médiévaux du Trecento, comme Giotto, ou déjà happé par la Renaissance balbutiante du Quattrocento, comme Fra Angelico, pouvaient servir de modèle pour l’art de l’époque moderne. William Morris, de quinze ans son cadet, admirait profondément celui qui fut le père spirituel du mouvement préraphaélite, dont lui-même prit la tête avant de mettre en pratique le concept théorisé des Arts & Crafts, dont il fut le principal représentant. Étant par ailleurs sur la même longueur d’onde que son mentor, l’art devait être l’expression du plaisir que prend l’homme à travailler. Alors que Burne-Jones, un de ses compagnons de collège, lui apprit le dessin et la gravure, Morris se tourna vers l’architecture tout en pratiquant en parallèle différents métiers d’art, comme le modelage de l’argile, la sculpture, l’enluminure, le vitrail ou la broderie. Quant à sa Red House, sa première réalisation, elle lui permit de mettre en pratique ses théories sur la construction et la décoration. Ayant compris le besoin du public de disposer de mobilier artistique, il s’associa en 1861 à six amis, tous artisans et artistes, pour fonder la Morris, Marshall, Faulkner & Co, première entreprise commerciale diffusant les valeurs des Arts & Crafts. Leurs créations allaient de la décoration murale à la fresque, en passant par la sculpture, le vitrail, le travail du métal, la joaillerie… La demande explosa et le succès fut rapide, inspirant d’autres protagonistes. Entre 1895 et 1905, on compta jusqu’à cent trente organisations se réclamant de l’idéologie Arts & Crafts, rien qu’en Grande-Bretagne !

3 472 € frais compris.
Charles Limbert, fauteuil réalisé vers 1905 par Limbert Furniture Co., 98  x 74 x 77 cm.
Bruxelles, salle des beaux-arts, 13 octobre 2009. Pierre Bergé & Associés SVV.
De l’artisanat à l’industrialisation
Dans leur élan, les épigones de Morris s’intéressèrent à toutes les facettes de la création de mobilier et de la décoration, lançant la carrière de nombreux artistes, architectes et artisans. Rançon de la gloire, dans le même temps, l’esthétique des Arts & Crafts était copiée par de nombreux décorateurs qui industrialisèrent leur production, à Londres principalement. En 1888, l’illustrateur Walter Crane, dont les textiles et papiers peints lui valurent une reconnaissance internationale, organisa la première exposition de la Société des expositions des Arts & Crafts, créée un an plus tôt, à la New Gallery de Londres. De nombreuses sociétés y présentèrent leurs nouveautés, dont celle de William Morris qui y exposa des meubles, des tapis et des broderies. À cette occasion, Edward Burne-Jones remarquait qu’«ici pour la première fois chacun peut mesurer un peu du changement réalisé dans les vingt dernières années». Le temps ayant fait évoluer les positions de chacun, et face au succès fulgurant des entreprises se réclamant de l’enseignement économique de Ruskin et de l’exemple de Morris, les fabricants marièrent, sans gêne aucune, l’art à l’industrie. Difficile toutefois d’affirmer que tous adhéraient complètement à l’esprit de communauté qui animait les initiateurs du mouvement, socialistes actifs et pacifistes militants. Au royaume de l’individualisme exacerbé, comment renouer le lien social ? Certains perpétuèrent fidèlement les traditions de Ruskin et Morris, en essayant d’humaniser le commerce de l’industrie, comme Charles Ashbee qui imposa l’égalité salariale comme la règle parmi ses ouvriers. De l’autre côté de l’Atlantique, Charles Limbert, qui ouvrit une fabrique de mobilier et luminaires en 1902, connut un succès grandissant jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale. Quoique reconnu pour son humanisme par ses employés, c’était un perfectionniste dont les créations de grande qualité sont encore très recherchées par les amateurs. Il fut, avec Gustav Stickley, l’un des seuls représentants du mouvement Arts & Crafts américain. À Chicago presque au même mo-ment, Frank Lloyd Wright, dont le projet était d’aménager des intérieurs abordables pour la classe moyenne, se fait l’écho des considérations humanistes des Arts & Crafts. En Europe, le mouvement a essaimé d’une façon très influente, encourageant, par exemple, Josef Hoffmann et Koloman Moser en Autriche à fonder les Wiener Werkstätte (les ateliers viennois), dont le cheval de bataille était l’idée d’une «œuvre d’art totale». On le considère également comme l’initiateur du modern style, qui n’est autre que le pendant anglo-saxon du célèbre art nouveau franco-belge. Quant au mouvement De Stijl ou au Bauhaus, prélude du modernisme, on peut aussi considérer qu’ils doivent énormément aux Arts & Crafts. Le Japon, enfin, dont les motifs floraux et la philosophie ont tant inspiré l’art nouveau et le Jugendstill, a en retour intégré les préceptes du mouvement britannique pour en développer une version nippone, avec le céramiste Shoji Hamada ou le créateur de textiles Serizawa Keisuke.
Par Dimitri Joannidès - La Gazette Drouot N°12 du 25 mars 2011
627 € frais compris.
Paire de bougeoirs en fer forgé, h. 39,5 cm.
Paris, Espace Tajan, 23 septembre 2010. Tajan SVV. M. Wattel

2 917 € frais compris.
Table de réfectoire en chêne blond, 78 x 260 x 65 cm.
Paris, Drouot-Richelieu, 8 avril 2009. Beaussant - Lefèvre SVV. MM. Bacot et de Lencquesaing.

3 175 € frais compris.
Gustave Serrurier-Bovy, lampe à pétrole de table en bois et laiton, h. 47 cm, diam. 21,5 cm.
Paris, Drouot-Richelieu, 28 juin 2010. Millon et Associés SVV.
LE CHIFFRE
200 : C’est le nombre d’ouvriers artisans que Charles Ashbee? employait dans ses ateliers au plus fort de son activité.
A voir

«Vienne 1900 : style et identité, naissance de la modernité», Neue Galerie, New York, tél. : + 00 1 212 628 6200 - Jusqu’au 27 juin.
«Esthétisme : la beauté dans l’art et le design 1860-1900, Victoria & Albert Museum, Londres. Du 2 avril au 17 juillet.

A lire
Le Mouvement Arts & Crafts, par Lovell Oscar Triggs, Parkstone, New York, 2009.
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp