La Gazette Drouot
Cote et tendance - Polychromie à l'italienne
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Polychromie à l’italienne
Pratiquée dans toute l’Europe au XVIIIe siècle, la technique de l’arte povera demeure avant tout l’un des symboles de Venise, dont elle est originaire.
Art pauvre », telle est la traduction littérale de l’arte povera, terme italien employé par les professionnels de l’art pour désigner une catégorie de meubles polychromes produits au XVIIIe siècle... à ne pas confondre avec le mouvement d’art contemporain portant le même nom. Plus précise et sans doute plus appropriée est l’appellation lacca povera, «laque pauvre», ou encore lacca contrafatta, «imitation de laque», parfois rencontrée. Car il s’agit bien au départ d’une imitation. Dès la fin du XVIIe, l’Europe se passionne pour les laques de Chine et du Japon, qu’elle fait venir à grands frais pour ses intérieurs. Mais les approvisionnements sont longs et les inconditionnels de la mode, impatients. Plaque tournante cosmopolite des échanges commerciaux, toujours à l’affût de nouveautés, Venise n’échappe pas à l’engouement pour les chinoiseries. Avec ingéniosité, la ville de la lagune s’approprie les laques orientales, dont elle imite le procédé et interprète les sujets, se libérant ainsi des aléas liés aux importations. Les Vénitiens sont conquis. Face à des commandes toujours plus nombreuses et afin de satisfaire une clientèle qui se diversifie, il devient nécessaire de trouver une nouvelle alternative technique. Ce sera l’arte povera. Plutôt que de peindre les motifs décoratifs à la détrempe, les artisans emploient des gravures colorées. Après avoir corrigé les irrégularités du support par la pose d’une fine toile recouverte d’un enduit, ils les découpent et les collent sur le bois, peint dans un ton uni servant de fond. Le tout est recouvert de quinze à vingt couches d’un vernis réputé pour sa transparence, la sandaraque. Destinée à protéger le décor, elle permet également de dissimuler l’épaisseur des gravures et de donner l’illusion de figures peintes. Le gain de temps est appréciable et le coût s’en ressent, garantissant le succès immédiat de la nouvelle méthode. Brillance, couleur, contraste et variété des motifs sont les maîtres mots de cette production empreinte de fantaisie, qui se décline sur des panneaux ornementaux, du mobilier d’apparat, mais aussi sur de petits meubles volants ou des objets de toilette. Les coffrets, les boîtes et les plateaux se multiplient. Très décoratifs, ces derniers séduisent encore aujourd’hui par leurs tons gais, ro­­­uge, jaune, bleu et vert, et se négocient entre 1 500 et 8 500 € en ventes publiques. Le succès de la lacca povera correspond à l’apparition d’un nouveau style de vie en Europe. Lassée des appartements fastueux, la société de l’époque recherche le confort et l’intimité d’espaces meublés avec un raffinement féminin teinté d’exotisme.
38 415 € frais compris.
Armoire en bois laqué crème à décor en arte povera de scènes galantes et champêtres dans des réserves,
sud de la France, milieu du XVIIIe siècle, 215 x 124 x 60 cm.

Paris, Drouot-Richelieu, 14 décembre 2007. Massol SVV.
12 996 € frais compris.
Coffret en bois laqué à décor en arte povera de paysages animés de personnages
et de fleurs, Italie, milieu du XVIIIe siècle, 25 x 43 x 47 cm.

Paris, Drouot-Richelieu,
27 juin 2005. Digard SVV.

Le temps est au bavardage insouciant autour d’un thé, au son d’un instrument de musique. Souvenir de ces moments légers, un tympanon – instrument à cordes frappées –, orné sur sa caisse de scènes animées de personnages découpées dans des gravures, était adjugé 10 482 € le 15 décembre 2005 (Artcurial). Pionnière, Venise ne tarde pas à exporter ses meubles polychromes et à faire des émules dans toute l’Italie. Rome, le Piémont, la Marche et la Sicile, notamment, lui passent commande ou adaptent l’arte povera à leur propre style régional. Si la forme du bâti change au gré des régions et des influences, le décor dit «à figures» reste identique. Les ateliers de chalcographie de Venise et ceux de la famille Remondini à Bassano diffusent en effet dans toute l’Europe des gravures spécialement conçues pour les ornements mobiliers, imprimées sur un papier extrêmement fin. Les scènes de genre s’inspirent des œuvres des peintres vénitiens contemporains, comme Ricci, Zucarelli, Canaletto ou Guardi. Belles dames, cavaliers, bergers, personnages de la commedia dell’arte accompagnés d’animaux ou de putti et, pour la forme, quelques Chinois se promenant dans les paysages idylliques de la campagne arcadienne ou évoluant entre des éléments d’architecture. Les sujets sont parfois encadrés de frises peintes ou d’estampes découpées figurant des rinceaux fleuris ou des rubans. Placés au centre de cartouches adoptant les formes les plus variées, dont la couleur tranche avec la teinte générale du bâti, ils rappellent les décors à la mode dans la porcelaine. Proche du Piémont, coutumière des meubles peints, la France méridionale adopte la méthode de l’arte povera véhiculée par des artisans itinérants. Les armoires et les commodes se parent de gravures, collées sur un fond clair, au centre de rinceaux feuillagés. Le procédé se retrouve également dans le nord de la France, en Alsace notamment, où la polychromie fait figure de tradition ancienne. Parallèlement à ces productions, la lacca contrafatta italienne trouve son écho en France dans la vogue des découpures, qui se répand dans la haute société au début du XVIIIe siècle. Témoin privilégié des mœurs de son temps, Charlotte Aïssé décrit cette tocade féminine dans une lettre adressée à son amie Mme Calandrini, en 1727. Quel que soit leur prix, les femmes découpent des gravures pour agrémenter leurs intérieurs, faisant craindre à l’épistolière qu’elles ne finissent, dans leur folle passion, par découper des œuvres de Raphaël ! Les modèles privilégiés de ces dames sont les galantes compositions de Watteau, gravées notamment par Crépy et diffusées par le célèbre marchand Edme-François Gersaint. Ces découpures mondaines séduisent d’autres pays, comme en témoignent les pastorales «à la Watteau» éditées par Martin Engelbrecht à Augsbourg ou les manuels d’instructions et de modèles diffusés en Grande-Bretagne. À partir de 1758, l’imprimeur londonien Robert Sayer publie ainsi un catalogue d’estampes explicitement intitulé The Ladies Amusement or whole Art of japanning made easy... tout un programme. Contrairement à Venise, où l’engouement pour l’arte povera a perduré pendant tout le XVIIIe, l’emploi français des découpures comme loisir haut de gamme semble être passé de mode plus rapidement. Il en reste en tout cas peu de traces. Une commode dont les gravures appliquées inspirées de Watteau évoquent cette mode était adjugée 160 163 € le 6 décembre 2006 (Sotheby’s, Londres, valeur réactualisée). D’une façon générale, peu de meubles en lacca contrafatta ont survécu aux outrages du temps. Ils n’en ont que plus de valeur. Bien qu’initialement conçue comme une technique de substitution plus économique, la laque pauvre est aujourd’hui aussi recherchée que la laque vénitienne proprement dite. Lorsqu’elle est employée avec raffinement sur un meuble d’apparat, dès lors que les gravures ornent également l’intérieur du meuble et que ce dernier présente peu de restaurations, les enchères s’affolent. Pour un scriban vénitien de la première moitié du XVIIIe siècle, 166 154 € étaient ainsi déboursés le 11 juin 2003 (Sotheby’s, Londres, valeur réactualisée). Outre des critères esthétiques, comme l’élégance et l’équilibre de la disposition des estampes, la finesse des rehauts colorés ou l’harmonie des teintes, l’état de conservation est primordial. La lacca povera s’altère lorsqu’elle est confrontée à de trop grandes amplitudes thermiques et la sandaraque s’opacifie au fil du temps, provoquant le jaunissement des couleurs. À l’instar des coffrets, les commodes sont les pièces les plus fréquemment rencontrées sur le marché. Elles enregistrent une large fourchette de prix, débutant autour de 8 000 € pour les plus simples d’entre elles, mais pouvant dépasser la barre des 100 000 € pour les plus recherchées. Il faut compter en moyenne entre 15 000 et 55 000 € pour les meubles plus imposants, comme les commodes scribannes, les cabinets ou les armoires. Encore peu connu en France, l’arte povera dispose d’atouts esthétiques certains. Du mobilier vénitien, doté d’une forte personnalité, aux autres productions régionales plus sobres, ce vivant décor polychrome demeure un excellent moyen d’égayer nos intérieurs, comme au XVIIIe siècle.

Sophie Reyssat - Gazette N°3 du 25 janvier 2008

À lire : Les Laques vénitiennes du XVIIIe siècle, par Saul Lévy, Société française du livre, 1968.
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