La Gazette Drouot
Cote et tendance - Art indien
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Guerre et paix dans les Grandes Plaines
Loin des clichés amplement véhiculés, l’art des Indiens d’Amérique du Nord témoigne d’une authentique culture.

On a le sentiment un peu facile que les Indiens nous ont été révélés par le cinéma hollywoodien des années 1960 et les chevauchées fantastiques d’un certain John Wayne. Mais en fait, cette connaissance remonte à Louis XIV, lorsque le royaume s’enorgueillissait de ses possessions du Canada et de la Louisiane. L’époque est aux découvertes et les chefs indiens acceptent les cadeaux du grand chef de France, pratiquant le troc. Les objets ainsi rapportés entrent dans la collection royale à Versailles, puis au musée de l’Homme et enfin au quai Branly. Au milieu du XIXe siècle, alors que les guerres avec les «Peaux-Rouges» font rage, les rencontres s’intensifient.
27 000 € frais compris.
Coiffe d’apparat, «Lakota style flaring bonnet», vers 1889-1898,
morceaux de peaux de cerf tannées cousues au «sinew», perles tchécoslovaques multicolores, peuple cheyenne du Nord, États-Unis, h. totale de la coiffure : 163 cm.

Paris, Drouot-Richelieu, 7 juin 2010.
Néret-Minet Tessier SVV. M. Schoeller.

En 1845, George Catlin (1796-1872) vient présenter à Paris son «musée indien». Il s’agit tout à la fois d’une galerie de portraits, réalisés par le peintre lui-même, d’une collection d’objets ethnographiques et de la présentation sur scène d’une vraie troupe de danseurs amérindiens, les Iowas. Parmi les visiteurs à arpenter les salles du Louvre, redécorées pour l’occasion en musée anthropologique – le premier du genre à Paris –, George Sand, Théophile Gautier, Gérard de Nerval et Charles Baudelaire… Rien de moins que l’élite intellectuelle ! Louis-Philippe a droit à sa représentation privée. Fasciné, il commande à Catlin une série d’œuvres – aujourd’hui au musée du quai Branly. Ce dernier, considéré comme le premier peintre des Indiens, abandonne en 1821 une carrière d’avocat prometteuse afin de se consacrer à sa passion et partir sur la piste de ce peuple. L’artiste va vivre huit années parmi les tribus des grandes plaines du centre. Les dessins rapportés se caractérisent par un trait synthétique et un minimalisme des couleurs. Très rares sur le marché, ils sont d’autant plus recherchés. D’autres partiront à sa suite et notamment Karl Bodmer (1809-1893). Son aventure est le fruit du hasard. Au début de 1830, le prince Maximilien de Wied-Neuwied, disciple d’Humboldt, part étudier les indigènes d’Amérique du Nord, sur lesquels il estime que les Anglo-Saxons ne connaissent rien. Pour l’accompagner et relater cette expédition, il cherche un artiste reconnu. Tous ceux qu’il contacte refusent et le prince n’a d’autre choix que de se tourner vers Bodmer, graveur paysagiste et animalier de 23 ans. En dépit de son inexpérience, Bodmer fera preuve d’un grand talent et d’une réelle capacité d’observation. Ses sujets sont peints avec minutie et dégagent puissance et humanité. À l’issue de ce voyage de deux ans, riche en péripéties, Bodmer s’installe à Paris et expose les œuvres réalisées sur place. Il travaille, pendant six années, avec une équipe de vingt-cinq graveurs à la publication d’un atlas illustré de 81 planches à l’aquatinte, racontant l’Amérique des pionniers et la vie des Indiens du Haut-Missouri. C’est ensuite un photographe qui se lance à leur poursuite. En près de trente-cinq ans, Edward Curtis (1868-1952) établit un inventaire des quelque quatre-vingts tribus d’Amérindiens encore existantes… Ses clichés constituent un véritable fonds ethnographique.

25 000 € frais compris.
Veste de chef de guerre sioux (Oglala ?), Plaines, États-Unis, début du XXe siècle. Peau d’antilope, cheveux, crin, plume de pygargue, perlage, hermine et feutrine rouge, h. 68 cm.
Paris, Drouot, 24 avril 2010. Binoche Renaud Giquello SVV. M. Blazy.

  8 135 € frais compris.
George Catlin (1796-1872), Hunting Scenes and Amusements of the Rocky Mountains and Prairies of America, lithographie d’une série de neuf.
Paris, Drouot, 21 avril 2008. Tajan SVV. Mme Collignon.
26 250 € frais compris.
Coiffe de guerrier en plumes d’aigle, Cheyenne ?, Plaines, États-Unis, première moitié du XXe siècle, h. 93 cm. Préemption du musée du quai Branly.
Paris, Drouot, 24 avril 2010. Binoche-Renaud-Giquello SVV. M. Blazy.
  4 7 500 € frais compris.
Pipe-tomahawk, Blackfoot, Plaines, frontière du Canada, XXe siècle, bois, métal forgé, cuir, perles de verre de couleurs et crin teinté, l. 48,5 cm.
Paris, Drouot, 24 avril 2010. Binoche-Renaud-Giquello SVV. M. Blazy.
 

Dans un tout autre genre, le «Buffalo Bill’s Wild West», show conçu et dirigé par le célèbre chasseur éponyme, fait énormément pour la découverte de la culture de l’ouest américain. Sa tournée prend le chemin de l’Europe et s’arrête à Paris en 1905. C’est un triomphe. Présenté au pied de la toute jeune tour Eiffel, le spectacle, monté avec un réel souci d’authenticité, attire trois millions de personnes. Clou de l’événement : l’attaque d’une diligence par de vrais Native Americans ! Pas étonnant que le goût des Indiens soit né… Tout a été fait pour éveiller l’intérêt. Menacées de tout côté, les tribus survivantes continuent à réaliser des objets usuels, mais qui relèvent d’un artisanat empreint de traditions. Les plus emblématiques sont la pipe et la coiffe de plumes. Fumer le tabac et d’autres herbes est un rituel. Par cet acte, les Indiens saluent les arrivants, marquent la fin des négociations, des accords de paix et des préparatifs de guerre. Propriété exclusive de chaque individu, qui en prend grand soin, l’objet est réalisé en deux parties distinctes. Le tuyau est en bois décoré et la tête en catlinite – une roche tendre locale dont le gisement fut visité et décrit par Catlin, qui lui laisse son nom. De nombreux modèles nous sont connus, le fameux calumet étant régulièrement offert en signe de paix. La pipe-«tomahawk» – mot algonquin désignant un outil tranchant – représente une version plus sophistiquée, davantage recherchée. Cette combinaison pipe-hache, qui semble constituer un objet typique, est en fait fabriquée par les Européens et échangée, dès 1700, aux Indiens contre des fourrures. En effet, les indigènes ne maîtrisent pas encore l’art du métal. Certaines lames, parmi les plus anciennes, sont en forme de fleur de lys, preuve de contacts avec les colons français. L’objet est recherché des collectionneurs et se négocie entre 2 000 et 8 000 €. Bien qu’emblématique, il n’atteint pas les cotes d’une coiffe de guerrier. Nous avons tous en tête ces images de «Peaux-Rouges» chevauchant à cru leurs fameuses montures, leurs parures de plumes flottant dans le vent… Et pourtant, il s’agit d’un attribut relativement récent, qui remonte au début du XIXe siècle. On les découvre pour la première fois grâce aux peintures de Catlin, parant les têtes des Cheyennes et des Blackfoot. Sur un bonnet le plus souvent en cuir et orné de parchemin, de grandes plumes d’aigle royal, dans de la feutrine rouge, sont serties. Perles de verre, peau, duvet d’hermine et crin de cheval complètent le tout. Aujourd’hui, lorsqu’elles ont quitté le sol américain, elles ne peuvent y être réimportées. Les lois sont en effet strictes, l’aigle royal est un animal protégé et la coiffe risque la destruction en douane. Selon Jacques Blazy, expert, le marché se compose de spécialistes européens, collectionneurs et musées, qui possèdent une vraie connaissance de la culture indienne. D’autres encore vont s’y intéresser pour leur bel effet décoratif. L’ensemble établit une cote relativement stable, allant de 8 000 à 10 000 € pour des exemplaires assez simples et jusqu’à 25 000 et 30 000 € pour des modèles anciens et en parfait état de conservation. Le «roach» est une version un peu différente. Coiffure en poils de porc-épic et de daim portée par les guerriers, accentuant leur virilité, elle supportait la fameuse «mèche de scalp» prélevée sur l’ennemi afin de signaler la victoire… Effet garanti ! Les enchères sont une manière beaucoup plus pacifique de posséder ce type d’attribut. Tous ces objets – y compris les peaux de bison peintes – ont un rapport direct avec l’art de la guerre. Après avoir été homologués par la communauté, les hauts faits d’armes sont peints sur des peaux de bison par les guerriers, qui racontent ainsi de façon stylisée leurs actes individuels de bravoure. Pièces purement décoratives et spectaculaires, elles sont rarissimes en ventes. Se déclinent encore à l’envi les arcs et carquois, les casse-tête de danse, les haches de guerre, les couteaux, les mocassins et autres vestes brodées. Tous ces objets utilitaires sont sublimés par l’emploi de perles de verre multicolores, qui dessinent des motifs relatant la conception indienne du monde. Les bijoux navajos et zunis, réalisés en argent et turquoise, concluent ce tour d’horizon en lui apportant une note féminine dans un monde grandement marqué par les hommes et leurs exploits guerriers.

Par Anne Doridou-Heim - La Gazette Drouot N°33 du 1er octobre 2010


À VOIR
Musée du Nouveau Monde, 10, rue Fleuriau, 17000 La Rochelle,
tél. : 05 46 41 46 50.


Le chiffre 40 000
C’est le nombre de clichés pris, entre1907 et 1930, par Edward S. Curtis.
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp