La Gazette Drouot
Cote et tendance - L'argent du XIXe siècle
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L’argent du XIXe siècle
Si les créations du XIXe semblent toujours sous-cotées, de nouvelles tendances se font jour. L’occasion de redécouvrir certains objets postérieurs à 1838.
Comment caractériser la situation de l’argenterie au sein du marché de l’art ? Elle apparaît en effet des plus paradoxales : en posséder fit, des siècles durant, l’orgueil des familles et son attrait s’est si peu démenti que beaucoup de gens continuent à voir en elle un placement «de père de famille». Pourtant – et leurs enfants le savent bien –, les pères de famille ne se montrent pas toujours très avisés et, en ventes publiques, l’argenterie brille davantage par l’éclat qui lui est propre que par les enchères relevées à son propos. Et puis, léger handicap, l’argenterie ne plaît pas seulement à ses possesseurs, elle séduit aussi... les cambrioleurs. Évidents à identifier, aisés à emporter, faciles à transformer, les objets d’argent figurent (avec les bijoux) parmi les premiers à disparaître en cas de vol. De là une certaine désaffection, dont il convient de préciser qu’elle est sans doute bien moins profonde qu’on ne le dit parfois.
coard 47 660 € frais compris.
Paire de salières doubles en argent,
par Martin-Guillaume Biennais, Paris, 1809-1819. Poids : 2 455 g.

Paris, Drouot, 23 mars 2006. Beaussant - Lefèvre SVV. MM. Serret, Portier.
coard 204 510 €.
Suite de quatre candélabres en argent,
par François-Désiré Froment-Meurice, Paris, vers 1850. Poids : 5 600 g.

Paris, Drouot, 15 décembre 2005. Pierre Bergé & Associés. M. Salit.
On le mesure à propos de la production du XIXe siècle, longtemps sous-évaluée par rapport à celle qui lui est antérieure. Sans évoquer la si rare argenterie du XVIIe siècle, victime des fontes qu’ordonna Louis XIV pour financer ses guerres, force est de reconnaître que celle du XVIIIe siècle continue sur la lancée d’un succès jamais démenti, même si – en francs constants – bien des pièces se vendent aujourd’hui nettement moins cher qu’elles ne coûtèrent voici une ou deux décennies. La production du XIXe siècle demeure pour sa part toujours sous-cotée, sans doute parce que, du fait de son abondance, on la juge souvent impropre à faire l’objet de collections. Si la situation n’évolue que peu, quelques tendances nouvelles se font jour, les amateurs établissant désormais des distinctions jusqu’ici inédites, soit en fonction des types d’objets, soit en accordant une importance plus grande à leurs créateurs. En fait, deux réalités s’imposent : d’une part, le passage au XXIe siècle a en quelque sorte repoussé le XIXe siècle dans un passé «lointain», et donc à ce titre plus «intéressant» ; d’autre part, la production artistique du XIXe siècle dans son ensemble est sortie du purgatoire qui fut le sien pendant la majeure partie du XXe siècle. L’argenterie bénéficie de ce phénomène, n’en prenons pour exemple que la récente exposition sur l’orfèvre Froment-Meurice au musée de la Vie romantique, à Paris, qui a certainement influé sur le prix d’une jardinière en argent (4,4 kg) portant sa signature et qui fut adjugée 21 000 € avec les frais en novembre 2006 (Damien Libert), et plus encore sur celui – 204 510 € – de quatre spectaculaires candélabres qui provenaient en outre des collections Rothschild, ce qui constitue un facteur de valorisation supplémentaire (Pierre Bergé & Associés). «Malgré tout, il s’agit là d’exceptions et le regain d’intérêt suscité par le XIXe siècle en général ne se traduit pas encore par une hausse des prix de l’argenterie de cette époque. Ces derniers demeurent désespérément stables et ont même baissé par rapport aux décennies qui nous précèdent. Et la plus-value relevée à propos des pièces exceptionnelles, souvent signées par d’illustres orfèvres, a toujours existé», relève l’expert Aymeric Portier.
Pourtant, les spécialistes s’accordent à penser que l’orfèvrerie du XIXe siècle mérite un meilleur traitement de la part des enchérisseurs. Tout d’abord à cause de sa qualité. Si la Révolution de 1789 a aboli les corporations, elle n’a pas empêché la transmission d’un incomparable savoir-faire. D’autre part, et dans la majorité des cas, l’argenterie de cette époque est d’un usage facile et agréable. Voilà donc d’excellentes raisons d’en acquérir, d’autant qu’elle ne grèvera que fort peu le budget des acheteurs : elle se trouve en effet couramment en vente à des tarifs inférieurs à ceux du métal argenté neuf. Par exemple, un plat bordé de classiques filets vaudra entre 300 et 500 €, quand une timbale cotera entre 100 et 150 € – sauf s’il s’agit d’un modèle à décor particulièrement plaisant. Mais, le plus souvent, l’argenterie du XIXe siècle se vend au poids avec une légère plus-value pour les objets les plus lourds, ceux-ci étant en règle générale de meilleure qualité. Ainsi, douze couverts de table se trouveront dans une fourchette comprise entre 0,60 et 0,80 € le gramme, du moins pour ceux postérieurs à 1838, ceux datant du premier tiers du XIXe siècle valant légèrement plus cher. À noter que les couverts à entremets et les petites cuillers, souvent en vermeil et d’époque Restauration, font toujours l’objet d’assez fortes enchères : il est difficile d’en trouver pour une somme inférieure à 0,80 € le gramme et les prix montent facilement plus haut. Il en va de même pour les salières d’un modèle élaboré. Une paire en argent par Biennais, datable entre 1809 et 1819, a été adjugée 47 660 € en mars dernier (Beaussant - Lefèvre).

Poinçons et plus-values
Les ménagères représentent un cas particulier. Longtemps boudées, elles semblent retrouver les faveurs des amateurs, mais à plusieurs conditions. Il faut tout d’abord qu’elles soient complètes, mais... pas trop complètes. Une ménagère pour douze personnes se vendra ainsi proportionnellement mieux qu’une pour vingt-quatre et, de même, une composition trop «lourde», c’est-à-dire comprenant des objets peu utilisables, sera un facteur pénalisant. Il faut en outre qu’elle soit d’un modèle plaisant : l’uni-plat, les filets et les coquilles sont préférés aux décors très chargés, fréquents dans la seconde moitié du XIXe siècle. Il faut enfin que le chiffre – s’il y en a un – ne soit pas trop voyant, beaucoup d’amateurs rechignant à utiliser une argenterie portant un chiffre différent du leur. Ajoutons à tout ce qui précède que la présence d’un coffre où ranger les diverses pièces composant la ménagère est généralement très appréciée. Compte tenu des divers paramètres cités, on peut envisager d’en acquérir dans une fourchette comprise entre 10 000 et 20 000 €. Décoratives, les aiguières à monture d’argent datent en général de l’extrême fin du XIXe siècle et se vendent toujours bien. Une paire, de style Louis XV, a ainsi été adjugée 2 674 € le 8 novembre dernier (Joron-Derem). Le poinçon et/ou la signature d’un prestigieux orfèvre entraîne toujours une notable plus-value, d’ailleurs moins perceptible s’agissant de pièces d’usage courant que d’objets de prestige. Ainsi, un pesant centre de table (8,6 kg) par Odiot, formé d’une corbeille portée par quatre chérubins, le tout sur un présentoir quadripode, a valu 71 180 € le 5 décembre dernier (Piasa). De même, par Biennais cette fois, une clef de chambellan au chiffre de Napoléon Ier suscitait 83 395 € le 9 décembre 2006 à Fontainebleau (Osenat), l’enchère ayant davantage salué ici la rareté de l’objet que l’orfèvre ou le poids d’argent.
En définitive, les prix de l’argenterie antérieure à 1838 tendent à rejoindre ceux des pièces du XVIIIe siècle. Quant aux objets postérieurs à 1838, les plus appréciés portent la signature d’un orfèvre renommé et/ou présentent un aspect hors du commun. Tous les autres semblent encore très accessibles, n’attendant que leurs nouveaux propriétaires...
Xavier Narbaïts - Gazette N°8 du 23 février 2007
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