La Gazette Drouot
Au coeur du Mus�e d'Orsay
Charles Lameire, familièrement inconnu
La carrière de cet artiste, aujourd'hui quasiment oublié, fut pavée d'honneurs et de succès.

À (re)découvrir au musée d'Orsay.
Charles Lameire (1832-1910), vue perspective d'un monument à Jeanne d'Arc, projeté place Dauphine à Paris, 1885. Don de Gilles Lameire par l'intermédiaire de la Société des amis du musée d'Orsay, 1987, ARO 1987 25 85.
© RMN-GRAND PALAIS (MUSÉE D'ORSAY) HERVÉ LEWANDOWSKI

Peintre-décorateur prolifique, Charles Lameire a travaillé dans les lieux les plus emblématiques de la capitale, du Louvre au Panthéon. Le musée d'Orsay le met aujourd'hui à l'honneur en présentant le fonds de son atelier, donné en 1987 par son petitfils par l'intermédiaire de la Société des amis du musée d'Orsay. Il est composé de plus de six cents dessins, peintures et documents d'archives. En 2005, ses légataires ont complété cet ensemble par une donation, à nouveau enrichie en 2009 grâce à l'achat en vente publique de soixantetreize dessins. L'ampleur du travail d'identification, de restauration et de conditionnement mené depuis presque trente ans - difficile du fait de la taille monumentale des dessins préparatoires aux peintures murales - comme son récent accroissement ont suscité le projet de présenter au public cette partie volumineuse mais méconnue des collections du musée d'Orsay. Depuis 1989, date de la petite exposition Charles Lameire organisée par le musée suite à la donation, cet ensemble n'avait jamais été présenté au public. Celui-ci possède pourtant un intérêt didactique évident puisqu'il comprend tous les éléments - esquisse, carton et poncif (feuille de papier comportant un dessin que l'on a ensuite piqué pour le reporter, ndlr) grandeur nature, maquette ou encore photographie - permettant de rendre compte de la réalité professionnelle du travail de peintre-décorateur. Il rend aussi justice au talent de Lameire : les dessins préparatoires mettent en valeur la liberté de ses coloris et la pureté de ses lignes, nécessairement synthétisées pour faciliter leur retranscription murale, que la solennité des réalisations finales peut parfois faire oublier.
Charles Lameire, maquette de la coupole de la cathédrale orthodoxe grecque de Paris XVIe, vers 1895, encre noire et aquarelle, bois. Don de Gilles Lameire par l'intermédiaire de la SAMO, 1987, ARO 1987 25 325 2.
© RMN-GRAND PALAIS (MUSÉE D'ORSAY) ADRIEN DIDIERJEAN
La carrière de Lameire témoigne à la fois du développement de la peinture murale, de la fascination pour l'histoire et de l'interdisciplinarité des pratiques artistiques, trois caractéristiques emblématiques du XIXe siècle. Héritier du goût d'Ingres pour le grand décor et des réalisations d'Hippolyte Flandrin, son élève le plus talentueux, contemporain des grandes compositions de Puvis de Chavannes, Lameire fait le choix singulier de se consacrer au grand décor, en excluant complètement la pratique de la peinture de chevalet. Influencé par Viollet-le-Duc, dont son maître, le décorateur Alexandre Denuelle, était proche, il renoue avec la tradition multiséculaire de la peinture murale et le modèle médiéval de l'artisan pluridisciplinaire. La démarche professionnelle de Lameire, fondée sur cet archétype historique, s'accorde avec l'historicisme érudit de sa peinture. Esthétiquement, il privilégie les sources byzantines, à Saint-Front de Périgueux et à Saint-François- Xavier à Paris (1873-1874), comme à la cathédrale grecque de la rue Bizet (1895). Celles-ci constituent une référence esthétique et spirituelle pour l'artiste, catholique convaincu qui révérait les origines de la chrétienté. Ses talents sont pourtant polymorphes. Comme l'ouvrier du Moyen Âge dont le travail devait exalter les lieux qu'il embellissait, il respecte les édifices qu'il décore en recourant à un répertoire stylistique varié, néo-byzantin, mais aussi néo-Renaissance à l'hôtel Hunebelle (1872) ou néo-Louis XV pour l'hôtel Grangier (vers 1903-1904). L'artiste recourt très librement aux principes historicistes, ce qui lui permet de renouveler des modes de représentation traditionnels comme le fond d'or byzantin ou la frise antique, qu'il associe et réinterprète dans l'abside de la Madeleine (1888-1893). Éclectiques, les réalisations de Lameire sont aussi protéiformes. Artisan interdisciplinaire, il conçoit aussi bien de vastes tableaux muraux rivalisant avec la peinture religieuse ou la peinture d'histoire de son temps que de simples éléments décoratifs. Il dessine également vitraux, mosaïques, céramiques, objets d'art, sculptures et architectures. Cependant, certains de ses projets détiennent une valeur plus symbolique que pratique : ainsi l'incroyable fontaine dédiée à Jeanne d'Arc, qu'il dessine pour la place Dauphine en 1885, n'est-elle pas un projet destiné à être réalisé mais une profession de foi décorative en faveur de la polychromie, et l'apologie d'un modèle politique. Son art reflète ainsi les tensions des débuts de la IIIe République, époque à laquelle la question religieuse divise la société française. Si Lameire a objectivement consacré une grande partie de sa carrière au décor d'églises, il accepte aussi, dès le début des années 1880, des commandes du gouvernement de la IIIe République ou de ses représentants les plus militants. La figure de Jeanne d'Arc, devenue, à la suite des travaux de Michelet, une sainte laïque, et dont l'Église catholique était en train de réhabiliter le martyre, est probablement à l'image de cette ambivalence. À l'instar de ses convictions politiques, qui n'ont jamais été figées, l'historicisme érudit et intellectuel de Lameire le conduit au seuil du XXe siècle à un synthétisme des lignes et des couleurs ainsi qu'à des compositions plus intimes, qui peuvent rappeler la manière de certains artistes issus du mouvement nabi, comme Maurice Denis.

Alice Thomine-Berrada
Conservateur au musée d’Orsay.

À VOIR
“ Charles Lameire (1832-1910), familièrement inconnu ”, musée d'Orsay,
1, rue de la Légiond'Honneur, Paris VIIe,
tél. : 01 40 49 48 14, www.musee-orsay.fr
Jusqu'au 29 mars.
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