La Gazette Drouot
Au coeur du Mus�e d'Orsay
Wildt, cet obscur prodige
Au musée de l'Orangerie se tient la première rétrospective française consacrée au sculpteur italien Adolfo Wildt (1868-1931), artiste virtuose, étrange et oublié.
Si l'excellence de l'art italien du Trecento à Canova est bien connue et incontestée, les passionnants XIXe et XXe siècles transalpins sont en revanche presque ignorés du public français. Cette méconnaissance est due à l'histoire même de l'art du XIXe siècle, qui voit Paris prendre une place incontournable dans le paysage de l'art européen. Ce n'est donc pas un hasard si ce sont essentiellement les artistes italiens formés ou installés pendant une partie de leur carrière à Paris que l'on connaît le mieux : c'est le cas du peintre Giovanni Boldini ou du sculpteur Medardo Rosso. Il faut attendre l'année 2001 pour découvrir de façon significative au musée d'Orsay l'art italien du tournant du XXe siècle dans une exposition d'envergure menée par Anne Pingeot et Gianna Piantoni («Italies - L'art italien à l'épreuve de la modernité, 1880-1910») : quatre chefs-d'œuvre d'Adolfo Wildt figurent alors en bonne place. Incontournable dans le paysage de la sculpture italienne du début du XXe siècle, Wildt est de nouveau présent en 2008 dans l'exposition «Masques», conçue par Édouard Papet. Depuis son arrivée à la présidence des musées d'Orsay et de l'Orangerie, Guy Cogeval renforce cet axe italien – citons les récents «Macchiaioli» à l'Orangerie et l'actuelle saison «Italie XXe ». En 2013, le musée d'Orsay acquiert la première œuvre de Wildt à intégrer les collections nationales françaises : un bronze du Vir temporis acti, réalisation majeure aux accents expressionnistes. Pour autant, nombreux sont ceux qui ignorent encore jusqu'à l'existence de ce sculpteur dont les liens avec la France sont plus que ténus : s'il voyage beaucoup dans l'Empire allemand grâce à son mécène Franz Rose, Wildt ne se rend jamais à Paris. On sait qu'il admire Rodin grâce à une lettre inédite de 1906, conservée dans les archives du musée Rodin et présentée dans l'exposition. Traversant une période de doutes, à la suite de l'accueil critique glacial reçu par son groupe des Buveurs, Wildt s'adresse à Rodin pour lui en soumettre une photographie, mettant beaucoup d'espoir dans le jugement du plus célèbre sculpteur de son temps. On ignore si Rodin lui répondit, mais on sait que les deux hommes ne se rencontrèrent jamais. S'ensuivent pour Wildt trois années d'une longue dépression qu'il qualifie de «nuit mentale», principalement due, semble-t-il, à une remise en cause de son art et de son esthétique.
Adolfo Wildt, Portrait de Benito Mussolini, dit aussi Dux ou Il Duce, vers 1923, bronze, 80 x 150 x 45 cm,
collection Carlo Eleuteri, Italie.
© RMN-GRAND PALAIS (MUSÉE D'ORSAY)
À partir de sa guérison en 1909, il se place dans une posture d'indépendance, préférant mettre en évidence les liens qui l'unissent à la tradition artistique italienne – notamment la peinture de la Renaissance –, davantage que d'éventuelles correspondances avec ses contemporains : il déclare ainsi être «absolument rebelle à l'art d'aujourd'hui». Cette posture a été respectée et même renforcée par les critiques contemporains, mettant l'accent sur sa singularité et sa volonté d'autonomie – notons seulement en 1915 une polémique autour de la possible influence qu'aurait pu exercer sur lui le croate Ivan Meštrovi?, dont l'expressivité virile avait fait l'admiration des Italiens en 1911 et 1914. Wildt s'en défend alors, invoquant une chronologie irréfutable. L'exposition actuelle a souhaité creuser cette question des affinités esthétiques, en mettant en évidence aussi bien ses liens incontestables avec la tradition – l'antique, la peinture de Crivelli, de Cosmè Tura, de Bronzino, la sculpture de Canova – qu'avec ses contemporains exposant dans les mêmes lieux que lui, analysés par les mêmes critiques d'art, et avec lesquels des liens peuvent être tissés – Rodin, Meštrovi? pour la sculpture, Casorati pour la peinture entre autres.
Wildt n'expose qu'une seule fois à Paris de son vivant, à l'incontournable Exposition internationale des Arts décoratifs de 1925, grâce à sa protectrice Margherita Sarfatti, commissaire du pavillon italien. L'on en vient alors à une autre raison de l'éclipse de Wildt dans les décennies suivant sa mort : ses liens avec les cercles d'influence proches de Mussolini. Écrivain et critique d'art, l'épouse de l'avocat juif Cesare Sarfatti rencontre Mussolini alors qu'elle collabore au journal socialiste Avanti !. Elle le suit lorsqu'il fonde Il Popolo d'Italia, organe incontournable de diffusion des idées fascistes au lendemain de la Grande Guerre. Simultanément, Sarfatti exprime en 1917 son adhésion à l'art de Wildt, qui se tourne vers davantage d'intériorisation après les outrances du tournant des années 1910. C'est donc naturellement que Sarfatti souhaite l'inclure dans le mouvement artistique qu'elle fonde en 1922, le Novecento italiano : elle promeut alors un art moderne en lien avec son époque, mais riche des valeurs de la tradition artistique italienne. Si Wildt participe aux expositions du mouvement, celui-ci n'a pas de véritable identité esthétique et ne constitue pas un moule contraignant. À la demande de sa protectrice, Wildt réalise en 1923 un buste de Mussolini, glorifié à la romaine un an après son accession au pouvoir. On ignore les idées politiques du sculpteur (dont il se dit qu'il aurait refusé d'italianiser son nom), et il est peu probable qu'il ait eu des convictions marquées, préférant de loin son atelier et sa famille au monde extérieur. Toutefois, comme beaucoup de ses compatriotes, il admirait à cette période un homme s'autoproclamant comme le seul capable d'insuffler à l'Italie la grandeur à laquelle elle n'osait plus croire. Mussolini n'est pas encore le Duce, le régime n'a pas encore engagé le tournant totalitaire des lois fascistissimes, mais le buste – comparé par Enrico Piceni à une locomotive puissante et inébranlable – contient en germe un sombre pressentiment de la fuite en avant funeste d'un Mussolini dictateur. Au tournant des années 1930, les relations entre Sarfatti et Mussolini se détériorent. Il lui écrit dès 1929 : «Votre tentative visant à faire croire que la position artistique du fascisme correspond à votre «Novecento» est une imposture», prélude à une rupture définitive et au rapprochement avec Hitler qui contraint Sarfatti à fuir en Amérique latine en 1939. Si Wildt meurt dès 1931, soit avant la rupture et la radicalisation du régime, son portrait de Mussolini, fort diffusé, l'a desservi après sa mort en Italie même. Néanmoins, son art est loin de se résumer aux commandes réalisées pour des proches du régime : la même année que le buste de Mussolini, il réalise celui d'un opposant notoire, le musicien Arturo Toscanini. Wildt conserve toujours, jusque dans ses dernières années, une vraie liberté de créer, comme en attestent parmi tant d'autres le Fil d'or ou Parsifal. Il est temps aujourd'hui de replacer des artistes comme Wildt dans une histoire de l'art qui ne peut occulter des pans entiers de l'Histoire, de faire la part des choses entre commandes officielles coercitives – auxquelles il ne s'est jamais plié – et véritables propositions artistiques. Il est temps également de regarder certaines œuvres de Wildt comme on lit Céline, avec un regard critique et distancié, tout en reconnaissant leurs qualités artistiques.

Ophélie Ferlier
Conservateur sculpture au musée d'Orsay,
co-commissaire de l'exposition «Adolfo Wildt (1868-1931),
le dernier symboliste» avec Beatrice Avanzi, conservateur au musée d'Orsay.

Adolfo Wildt, Masque de la douleur, dit aussi Autoportrait, 1909, marbre partiellement doré, 37 x 31 x 17 cm, Forlì, Musei Civici, Palazzo Romagnoli.
© Photo by Palazzo Romagnoli, Pinacoteca civica, ForlI
Adolfo Wildt, Vir temporis acti, dit aussi Homme du temps passé, 1921, bronze, 55 x 55 cm, Paris, musée d'Orsay.
© Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais/Patrice Schmidt
Adolfo Wildt, Fil d'or, 1927, marbre partiellement doré, 40,5 x 31 x 26,5 cm, collection particulière.
© Photo Sergio Amici e C. snc
À VOIR
«Adolfo Wildt (1868-1931), le dernier symboliste»,
musée de l'Orangerie, jardin des Tuileries, Paris Ier,
tél. : 01 44 50 43 00 - www.musee-orangerie.fr
Jusqu'au 13 juillet.
À voir aussi dans le cadre de cette saison
Italie XXe : «Dolce vita ? Du Liberty
au design italien (1900-1940)».
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp