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Fantin-Latour, Manet, Baudelaire
l'hommage à Delacroix |
L’année 1863, marquée par le scandale du Déjeuner sur l’herbe de Manet, est aussi celle de la mort d’Eugène Delacroix dans son appartement de la place de Furstenberg. Choqué par la tiédeur des hommages officiels rendus à l’artiste lors de sa disparition, Henri Fantin-Latour (1836-1904) se lança dans la réalisation de son Hommage à Delacroix pour le Salon suivant : cette toile-manifeste, aujourd’hui au musée d’Orsay, rassemblait une nouvelle génération d’artistes novateurs et de critiques, comme Baudelaire et Champfleury, autour de l’austère effigie du maître disparu. Manet, Whistler, Legros et les autres n’étaient pourtant pas des disciples fidèles, mais en se plaçant sous son égide, ils revendiquaient une même liberté artistique face aux conventions.
Grâce aux prêts exceptionnels du musée d’Orsay, de nombre d’institutions françaises mais aussi d’Amsterdam, Cardiff, Madrid, Neuchâtel et New York, l’exposition retrace l’aventure de cette toile, sa conception et sa postérité, jusqu’à l’hommage officiel confié finalement au sculpteur Jules Dalou, dont le monument à Delacroix fut érigé au Luxembourg en 1890.
Les circonstances sont connues : c’est vraiment en quittant, avec Baudelaire et Manet, le cimetière du Père-Lachaise où ils avaient assisté à l’enterrement de Delacroix que Fantin-Latour, indigné du manque de solennité de la cérémonie, se décida, encouragé par ses deux amis, à se lancer dans une grande toile en hommage au défunt. Toutefois, Fantin ne reprit pas la proposition de Baudelaire que Delacroix apparaisse au milieu des grands hommes qui l’avaient inspiré, comme Shakespeare, Rubens, Goethe ou Byron. Le jeune Fantin était désireux de représenter l’hommage d’une relève bien vivante en associant au maître cette nouvelle génération qui se reconnaissait dans son combat. Il envisagea d’abord une formule allégorique encore traditionnelle – un groupe d’artistes entourant le buste du maître couronné par une figure féminine de la Gloire – et chercha dans cette voie, à travers dessins et esquisses peintes, de septembre 1863 à janvier 1864.
Ce n’est que le 27 janvier qu’il adopta un tout autre schéma : une galerie de portraits qu’il exécuta ensuite en urgence, sans autre dessin préparatoire, pour le Salon du printemps 1864. Ce revirement aurait été suscité par la découverte d’une copie d’un portrait de groupe de Frans Hals et de ceux de Philippe de Champaigne. Appliquée de façon inédite à un groupe d’artistes, cette formule s’oppose à la représentation plus traditionnelle de l’atelier. Certains critiques remarqueront avec ironie que les admirateurs de Delacroix lui tournent tous le dos, même si son portrait – peint d’après une photographie – domine le groupe. Dans cet alignement rythmé, seul Fantin se distingue par sa blouse de peintre et sa palette.
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Henri Fantin-Latour (1836-1904), Hommage à Delacroix, 1864, huile sur toile, Paris, musée d’Orsay.
© RMN (musée d’Orsay)/Hervé Lewandowski |
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Au-delà du schéma d’ensemble, il convenait de régler la distribution finale des rôles. Certains amis de Fantin évoqués un temps disparurent, d’autres, comme Dante Gabriel Rossetti, qu’avait suggéré Whistler, ne purent se rendre à temps aux séances de pose. Fantin réserva en tout cas un espace bien en vue à Whistler lui-même – venu spécialement de Londres – de même qu’Alphonse Legros, avec lesquels il avait conclu un pacte d’amitié et d’entraide depuis leurs années de bohème à Paris : une fraternité secrète qu’ils baptisèrent la «Société des Trois». En définitive, avec Manet, Cordier, Bracquemond et Balleroy, la toile réunit sept artistes, tous debout à part Fantin, et trois critiques, Duranty, Champfleury et Baudelaire, représentés assis, répartis de part et d’autre du portrait du maître. Pourquoi eux et pas d’autres, même si leur admiration commune pour l’œuvre du maître ne fait pas de doute Le choix allait forcément déchaîner la polémique, ce qui n’était pas pour déplaire au jeune artiste et à ses amis.
Derrière le caractère solennel de l’Hommage à Delacroix et son titre respectueux se cachait un manifeste, celui d’une génération excédée par le poids de la tradition académique. Ses tenants bloquaient régulièrement l’accès des œuvres de Fantin et de ses amis au Salon, suscitant en réaction, en 1863, la création du «Salon des refusés».
La réforme du jury qui suivit pour mettre fin temporairement à ces désordres, qui avaient finalement servi de faire-valoir à Manet et Whistler, offrit la possibilité aux scandaleux de la veille d’exposer leurs travaux au Salon officiel de 1864. L’Hommage y affichait une fière galerie de portraits d’artistes jusque-là rejetés des cimaises.
Restait toutefois à voir figurer la toile en bonne place dans l’immensité des salles : Baudelaire tint à intervenir lui-même en écrivant au responsable de l’accrochage, sans grand effet d’ailleurs. Les critiques surent cependant remarquer le tableau et le commentèrent abondamment. Le débat se porta sur la légitimité des figurants de l’Hommage, dont l’identité n’était du reste pas donnée dans le livret du Salon : n’étaient-ils pas plutôt des suiveurs du plus décrié des maîtres, Gustave Courbet
L’œuvre avait, en tout cas, fait parler d’elle… Elle réussit également à intéresser un marchand londonien influent, Ernest Gambart, ce qui confirmait les perspectives de succès de l’artiste outre-Manche. Toutefois, le caractère imposant du tableau, tant par sa taille que par la présence des figures, ne le prédestinait pas à un intérieur d’amateur. Ce n’est qu’après plusieurs allers-retours entre les marchés anglais et français que la toile échut, en 1897, au collectionneur Étienne Moreau-Nélaton. Elle formait chez lui un pivot idéal entre ses nombreux Delacroix et des œuvres plus modernes, dont le Déjeuner sur l’herbe de Manet, ensemble qu’il offrit en bloc au Louvre en 1906. |
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Henri Fantin-Latour, Esquisse pour l’«Hommage à Delacroix», 1863-1864, huile sur toile, Paris, musée Eugène-Delacroix.
© RMN (musée du Louvre)/Harry Bréjat |
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Présentée en continuité dans l’accrochage des salles des impressionnistes de l’ancien musée du Jeu de Paume, puis du musée d’Orsay en raison de l’intérêt des modèles représentés, la toile a accrédité définitivement la filiation des impressionnistes avec l’œuvre de Delacroix. Fantin-Latour fut lui-même pourtant loin d’être un supporter inconditionnel de l’évolution de la peinture moderne, ne conservant une admiration indéfectible que pour son ami Manet. C’est d’ailleurs dans un tout autre registre qu’il reprit l’idée d’un nouvel hommage au maître romantique plus de vingt ans plus tard.
Ce regain d’intérêt de Fantin pour Delacroix fut incontestablement motivé par sa participation à la campagne, lancée en 1885, pour élever un monument à la mémoire du maître dans les jardins du Luxembourg. Le groupe de Jules Dalou y fut inauguré de façon officielle le 5 septembre 1890. Au Salon de 1889, Fantin exposa son nouvel hommage sous un titre inspiré : Immortalité. Cette grande toile, prêtée par la galerie nationale du pays de Galles (Cardiff), représente une figure féminine portant une palme et semant des fleurs sur le tombeau de Delacroix. L’accueil de l’œuvre par la critique fut louangeur, la grâce de l’allégorie inspirée de Prud’hon et son harmonie colorée s’inscrivant dans l’atmosphère symboliste du moment. Plus qu’un reniement de son premier hommage collectif, sans doute faut-il voir ici l’aboutissement d’un itinéraire personnel de Fantin, guidé par ses recherches sur la transposition d’impressions musicales. Face à la toile-manifeste pleine d’assurance qu’avait suscitée chez le jeune peintre, en 1863, la mélancolie des funérailles du maître, l’ultime allégorie peinte par Fantin en 1889, présentée ici dans la chambre même où s’éteignit Delacroix, en exhale un écho plus poétique.
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Christophe Leribault
directeur du musée Eugène-Delacroix
et adjoint au directeur du département des arts graphiques du musée du Louvre
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| La Gazette Drouot - 27 janvier 2012 - N°4 |