La Gazette Drouot
La Gazette Drouot
L'agenda des ventes
Chine, dynastie Ming, règne de Jingtai (1449-1457). Vase de forme zun en bronze doré et émaux cloisonnés, la base incisée de la marque horizontale « Da Ming Jong Tai Nian Zhi » («Fait sous le règne de (l’empereur) Jingtai des grands Ming»). h. 15,5, diam. 12,2 cm.
Estimation : 60 000/80 000 €
L’aller et retour des émaux cloisonnés
Le vase, aux volumes très simples, brille de l’éclat de l’or et du blanc à l’imitation de la nacre, sur un fond bleu turquoise. Quelques touches de rouge, un peu de bleu-vert, animent la surface à décor de fleurs de lotus, soulignée d’une frise de pétales de lotus stylisés ; sur le pied, des boutons et des feuilles de chrysanthème tracent une élégante ondulation. La forme zun était utilisée depuis les Shang (XVIIe-XIe siècle av. J.-C.) pour contenir des boissons, lors des banquets offerts pour honorer la mémoire des ancêtres. L’ornementation reprise de la porcelaine, traditionnelle pour les objets à vocation religieuse, est transposée avec talent dans une nouvelle forme d’art, celui de l’émail cloisonné. Technique fort ancienne, apparue vers le XIIIe siècle avant notre ère dans la Grèce mycénienne, elle essaime vers la Russie, se développe à un très haut niveau à Byzance, avant de gagner toute l’Europe par l’entremise de Venise. Elle se propage vers la Chine par la route de la soie, au début de l’époque Ming. Les premières commandes émaneront des empereurs, pour fournir des objets rituels aux temples du bouddhisme tibétain. La palette de couleurs est certes limitée au bleu turquoise et bleu lapis-lazuli, ainsi qu’aux noir, blanc, vert, rouge, jaune. Les teintes sont franches, enchâssées dans leurs résilles de cuivre doré. Au fur et à mesure de l’amélioration des procédés, des objets de grande taille apparaissent sous les Qing, en particulier sous le règne de Qianlong. Au XIXe siècle, les émaux cloisonnés chinois seront collectionnés par les Occidentaux et serviront d’inspiration pour des artistes tel Barbedienne. Ce vase a été réalisé à une période troublée de l’histoire du pays. En juillet 1449, le chef mongol des Oïrats Esen Taidji lance une invasion du territoire chinois, et l’empereur Zhengtong est capturé à la bataille du Tumu. Il a laissé son cadet, Zhu Qiyu, à Pékin diriger l’empire, qui prend le pouvoir le 22 septembre sous le nom de «Ming Jingtai». L’ancien empereur libéré restera en résidence surveillée durant sept ans, puis retrouvera son trône à la faveur d’une maladie de son frère. Pendant son règne­  –­ avec l’aide de Qian Yu, ministre de la Guerre qui repoussa les Mongols –, ce dernier développa l’économie de son empire. Lorsqu’il fut déchu, il laissa un pays en paix, géré par une administration efficace. Il mourut peu de temps après sa mise en résidence surveillée. Son frère refusa qu’il soit enterré auprès des tombeaux impériaux, et trouva une sépulture dans les collines, à l’ouest de Pékin. Son nom reste attaché à la renommée des émaux cloisonnés produits sous son court règne.
Lundi 10 décembre, salle 2 - Drouot-Richelieu.
Aguttes OVV. Mme Papillon d’Alton M. Ansas.
Rembrandt Bugatti (1884-1916), Chevaux boulonnais ou ardennais, vers 1907, bronze à patine brune nuancée de vert, édition originale A.A. Hébrard, fonte Albino Palazzolo, 41 x 119,5 x 25 cm.
Estimation : 600 000/800 000 €
Rembrandt Bugatti, médaille d’or du bronze
Deux bronzes de Rembrandt Bugatti prennent le chemin des enchères : un Pélican au repos (vers 1904, tirage limité à six exemplaires) et ce groupe de Chevaux boulonnais ou ardennais. Cette œuvre de jeunesse, modelée en 1906, a été fondue à la cire perdue en un seul et unique exemplaire l’année suivante par le fondeur, collectionneur et marchand d’art Adrien-Aurélien Hébrard (1865-1937). 40 000/60 000 € sont demandés de l’oiseau migrateur, beaucoup plus de notre grand groupe. Pensé comme un tout, ce trio sera ensuite réédité en un petit nombre d’exemplaires, toujours par Hébrard : l’Étalon d’une part (trois exemplaires connus à ce jour), la Jument et son poulain d’autre part (six exemplaires). Les modèles en plâtre, répertoriés en trois parties, sont conservés au musée d’Orsay, à Paris. Ce groupe, présenté à la Biennale de Venise en 1909, n’est jamais passé en ventes publiques et était conservé dans la même collection depuis plusieurs décennies. Des atouts non négligeables… Tout comme ses dimensions, ainsi que sa fonte et sa patine brune nuancée de vert, sur lesquelles sont encore visibles des empreintes de doigts et les marques de certains outils. Contrairement à ses studieuses séances sur le vif au zoo d’Anvers et au Jardin des Plantes à Paris, l’artiste puise ici son inspiration en plein air, auprès des chevaux de son ami éleveur, M. de La Barrière, chez qui il séjourne. Il met en scène les prémisses d’une monte en liberté. L’étalon a été introduit dans le pâturage il y a peu de temps. Placé parmi le troupeau de juments, encolure basse et naseaux près du sol, il a repéré une poulinière. Il se tient en retrait, figé, les lèvres retroussées, informant la jument qu’il va désormais la suivre jusqu’à son consentement. Observateur de la vie des animaux, Bugatti a su saisir la tendresse du poulain pour sa mère, la nervosité de celle-ci cherchant à ne pas céder au mâle, l’immobilisme de ce dernier en attente de la saillie. Inhabituelle à l’époque, cette unicité de fonte était une stratégie commerciale d’Hébrard qui souhaitait réguler le marché. Il se pourrait bien que les amateurs montent à nouveau sur leurs grands chevaux…
Lundi 10 décembre, salle 5 - Drouot-Richelieu.
Crait + Müller OVV. M. Lacroix.
Liberia, masque grebo, bois et pigments, 44,8 x 25,4 x 12,7 cm.
Estimation : 400 000/600 000 €

 
Entre abstraction et figuration idéalisée
Afin de traduire des sentiments aussi différents que le respect, la peur, la vénération ou la puissance néfaste, les sculpteurs africains savent adapter les moyens et la manière. En découle une quasi-abstraction pour les masques grebo : Picasso, au début du siècle dernier, les collectionnait, leur plastique novatrice rejoignant ses recherches cubistes, en particulier, pour sa série des «Guitares» de 1912, œuvres bi- ou tridimensionnelles. Les masques des Grebo – comme cette œuvre admirable de sobriété, de rigueur et de vigueur – furent parmi les premiers à parvenir en Occident. D’après leurs dires, leur peuple serait venu du Sahara au cours du XVIe siècle, s’installant sur un territoire de la côte Atlantique, bordé par la Sierra Leone, la Guinée et la Côte d’Ivoire, qui forme l’actuel Liberia, pays indépendant depuis 1847. «À l’opposé d’autres masques africains connus au début du XXe siècle», explique Alain-Michel Boyer dans la notice du catalogue, «ce n’est pas la représentation d’un animal ou d’un individu, mais un panneau, en deux parties : un front bombé, étonnamment allongé (car il servait de socle à une haute coiffe de plumes) et sous la dépression qui marque la zone oculaire, un visage plat sur lequel les organes de la vue, de la parole, de la respiration sont évoqués». Trois types de configurations géométriques sont utilisés comme symbole de la tête : «rectangle, triangle, cercle : un parallélépipède remplace la bouche, une planchette de forme pyramidale figure l’arête nasale, deux cylindres se substituent aux yeux. De même teinte et de dimensions similaires, deux cavités circulaires introduisent un écho plastique, en un art savant du contrepoint pour intensifier l’idée de vigilance, redoubler les yeux inquisiteurs». Ce masque a été acquis en 1968 par un chimiste milanais, Mario Meneghini (1926-2008), installé au Liberia depuis 1957 pour rejoindre son frère qui dirigeait déjà une entreprise dans ce pays ; il y vécut avec sa famille jusqu’au début, en 1980, de la guerre civile qui ravagea le pays. Collectionneur passionné, il réunit une importante collection de statues et de masques ; pour partager sa passion, il publia un article dans African Arts, «The Grebo Mask», où ce chef-d’œuvre est reproduit.
Vendredi 14 décembre, salle 4 - Drouot-Richelieu, à 15 h 30.
Binoche et Giquello OVV. Mme Menuet, MM. Caput, Dulon.
Mela Muter (1876-1967), Avignon depuis le rocher des Doms, huile sur toile, 75 x 85 cm.
Estimation : 40 000/60 000 €
Sur le pont d’Avignon
Arrivée en 1901 à Paris avec son mari Michal Muttermilch, Mela Muter s’inscrit à l’académie Colarossi, puis à celle de la Grande Chaumière. Dans le quartier de Montparnasse, la jeune femme, née à Varsovie dans une famille juive aisée et cultivée, devient vite une personnalité. Elle expose aux Salons d’automne et des Tuileries, mais aussi dans les galeries Druet et Chéron, ou encore à Barcelone, Pittsburgh, à Munich et bien sûr en Pologne, des portraits de personnalités de son entourage et d’anonymes. En 1940, elle se réfugie à Avignon et continue à peindre – des vues de la cité des Papes et de la vallée du Rhône aux perspectives plongeantes traversées de ponts. Depuis le célèbre rocher des Doms, elle a un point de vue imprenable sur la ville au bord du fleuve, et livre ici un panorama allant des vestiges du pont Saint-Bénezet – ouvrage le plus ancien construit sur le Rhône, au XIIe siècle – à celui, suspendu, remplacé par un autre ouvrage en 1960. Au centre de la composition, sur l’autre rive, après l’île de la Barthelasse, la tour Philippe Le Bel – haut lieu de passage des artistes –, fait écho à l’enchevêtrement de maisons entre les remparts, première image qu’offre Avignon aux visiteurs. Plus qu’une vue historique, Mela Muter laisse ici un vibrant travail sur les formes et les couleurs. Le jeu des angles des toits et l’architecture des deux ponts créent le rythme, en contraste avec la touche plus libre donnée au fleuve, au ciel et aux montagnes. Notre toile à la palette typique de l’artiste à l’époque a appartenu au docteur Régis Michel-Bechet, chez qui elle fut hébergée à son arrivée à Avignon.
Lundi 10 décembre, salle 6 - Drouot-Richelieu.
Leclere Maison de ventes OVV.
Marque et époque Yongzheng (1722-1735). Vase «Hu» à pans coupés, en porcelaine émaillée céladon craquelé dans le style «Ge», h. 47,5 cm.
Estimation : 30 000/40 000 €
Craquons pour un céladon
Ce vase pourrait trouver preneur au-delà de son estimation, très raisonnable selon l’expert de la vente, Pierre Ansas. Si sa grande taille constitue son premier atout, sa forme hexagonale, dite «Liufang zun» et rare dans ces dimensions, ainsi que son époque sont autant d’autres qualités, tout comme son fond discrètement craquelé et sa couleur céladon dans le style «Ge» – blanc bleuté – souvent convoité des amateurs chinois.
Les premières décennies de la dynastie des Qing sous les empereurs Kangxi, Yongzheng et Qianlong (1644-1795) sont considérées en effet comme l’âge d’or de la production chinoise. À l’époque Yongzheng (1723-1735) apparaissent des porcelaines raffinées qui feront la gloire de la Chine du Nord : les «coquilles d’œuf» aux couvertes monochromes perfectionnées et prenant de délicates teintes bleu pâle ou céladon. Rappelons que cette dernière appellation prendrait sa source dans le roman d’Honoré d’Urfé (1567-1625), L’Astrée, une œuvre colossale publiée de 1607 à 1627. L’action se déroule au Ve siècle, à l’époque des Druides, dans la région du Forez, qui a vu naître l’auteur. La bergère Astrée et le berger Céladon s’aiment, mais leurs familles se haïssent et s’opposent à leur idylle. Désespéré, le jeune homme se jette dans la rivière. Évidemment, il ne se noie pas, et pour retrouver l’amour de sa belle se déguise en jeune fille affublée de vêtements et de rubans verts. Une autre version de l’origine du terme «céladon» veut que celui-ci soit une déformation de Salah al-Din, le célèbre Saladin, propriétaire d’une collection de ces céramiques chinoises.
Mercredi 12 décembre, salle 2 - Drouot-Richelieu.
Gros & Delettrez OVV. Mme Papillon d’Alton, M. Ansas.


 
Manufacture de Dagoty à Paris, vers 1805-1810. Suite de dix assiettes en porcelaine de forme circulaire, à décors des vues d’Égypte d’après les planches gravées de l’ouvrage de Dominique-Vivant Denon, Voyage dans la basse et haute Égypte paru en 1802, diam. 22  cm.
Estimation : 10 000/12 000 €
Egyptomanie de porcelaine
L’Égypte des pharaons était connue depuis le Moyen Âge, l’importation de momies et de divers objets de fouilles étant en plein essor pour orner les cabinets de curiosités. À la fin du XVIIIe siècle, l’intérêt connaît un regain avec la publication de Voyage en Égypte et en Syrie (1787) et des Ruines, ou Méditations sur les révolutions des empires (1791) de Volney, qui incita peut-être Napoléon à conduire sa campagne d’Égypte, en 1798, emmenant dans sa suite des savants et des artistes comme Dominique-Vivant Denon (1747-1825), écrivain, graveur, diplomate et grand amateur d’art. Au retour de sa campagne, Bonaparte commande à la manufacture de Sèvres un somptueux service inspiré de l’expédition d’Égypte, dont le célèbre surtout en biscuit, qui présente en maquette le kiosque du temple de Philae flanqué de quatre obélisques, les temples de Dendérah et d’Edfou reliés par des colonnades à pylônes et prolongés par les deux colosses de Memnon et une allée de sphinx à tête de bélier… Pendant la campagne d’Égypte, en 1798, Pierre-Louis Dagoty achète un atelier de porcelaines, qu’il spécialise en peinture fine. La manufacture Dagoty se retrouve, de 1804 à 1814, sous la protection de l’impératrice Joséphine, elle-même passionnée par les arts de la terre des pharaons. Les planches de Vivant Denon sont utilisées pour cette suite d’assiettes toutes décorées au centre, en camaïeu bistre, de scènes encadrées sur l’aile de différents motifs égyptiens antiques, en rose rehaussé d’or à reflets métalliques (Horus, serpents, statues de dieux, sphinx…). Sont inscrits au revers les endroits représentés.
Vendredi 14 décembre, salle 11 - Drouot-Richelieu, à 13 h.
Maigret (Thierry de) OVV. M. L’Herrou.
Dynastie Ming, époque Yongle (1402-1424). Gourde bianhu, dite «moon flask» en porcelaine décorée en rouge de cuivre sous couverte, 35,5 x 28,5 cm.
Estimation : 250 000/350 000 €
Une gourde bianhu
Les amateurs seront-il nombreux à se disputer cette pièce assortie d’une estimation à six chiffres ? La fin du suspense est prévue dans quelques jours… Les décors en rouge de cuivre figurent des danseurs et des musiciens au bord d’une allée arborée, des frises de loti stylisés et une guirlande de pivoines épanouies. Ils sont peints directement sur le corps séché de la porcelaine, et aussitôt absorbés. La pièce, recouverte ensuite d’une vernis transparent, est cuite en une seule fois à 1 350 degrés. La porcelaine à glaçure rouge existe depuis les Song (907-1127) mais ce sont les artisans de l’époque Yuan (1276-1368) qui parviennent à mettre au point la technique des motifs rouges grâce à une cuisson suffisante, vers 1320. Ce n’est toutefois que sous la dynastie Ming (1368-1644) que les rouges apparaissent d’une manière stable. Ce type de gourde, dite moon flask, était réalisé à partir de modèles en métal du Moyen-Orient, et probablement destiné au marché d’exportation arabe, où s’affirmait le goût pour cette couleur et pour les pièces de grande taille. Les potiers perfectionnent leur outillage et leurs procédés de fabrication, augmentent leur production tout en gagnant en qualité. Dès le XIVe siècle, la ville de Jingdezhen devient le plus grand centre porcelainier. Les échanges commerciaux avec l’étranger se multiplient. Les porcelaines à l’émail d’une blancheur d’ivoire font désormais partie des pièces les plus demandées.
Lundi 10 décembre, salle 11 – Drouot-Richelieu.
Elsa Marie-Saint Germain OVV. M. Gomez.

 
Chine, époque Qianlong (1736-1795). Vase couvert en jade blanc rehaussé de quelques taches de rouille, anses formées d’un chilong en ronde bosse, d’un phénix sur l’autre bord, couvercle surmonté d’une prise en forme de joyau sacré retenant deux anneaux mobiles et orné de motifs archaïsants, h. 26 cm.
Estimation : 40 000/60 000 €
Le jade, pierre de toutes les passions
Depuis les temps reculés, les Chinois ont toujours voulu posséder du jade ou en porter sur eux, non seulement par superstition – on lui attribue le pouvoir d’allonger la vie –, mais aussi pour indiquer leur statut dans la société, car il était réservé aux nobles. Les choses ont changé, mais le jade demeure l’objet de convoitises en ventes publiques. A fortiori les pièces d’époque Qianlong, de cette belle couleur blanche que les Chinois assimilent à la pureté et à la beauté de la peau des femmes… Notre vase, conservé depuis la fin du XIXe siècle dans une famille française, aurait eu pour écrin l’une des galeries du palais d’Été, comme l’indique l’étiquette figurant en dessous. L’empereur Qianlong s’intéressa passionnément aux jades, dont il encouragea la collection et la fabrication. Il engagea les artistes à revenir au style archaïque, dépouillé, et signa même un édit interdisant une taille excessive, pour ne rien perdre de la précieuse matière. Ils étaient plus d’une centaine à travailler cette belle matière au palais impérial vers 1770. Le jade, dit-on, retiendrait les rayons de la lune, sa brillance symboliserait la charité, sa dureté la sagesse et la rigueur de son tranchant non blessant, la justice, tandis que ses reflets transparents inviteraient à cultiver l’honnêteté. Pas sûr toutefois que les enchérisseurs aient cela en tête au moment de livrer bataille… Ils seront peut-être plus sensibles à son décor de chilong en ronde bosse s’élevant sur l’un des côtés. L’animal ici stylisé est une sorte de dragon, mythique maître des cieux et des mers et emblème de l’Orient. Le bord opposé est orné, en relief également, d’un phénix, dont sont figurées la tête et les ailes. Cet oiseau, attribut de l’impératrice, apparaîtrait en temps de paix et de prospérité. «Il y a un prix pour l’or, le jade, lui, n’a pas de prix», dit un proverbe chinois. La bataille autour de cet objet pourrait donc être rude…
Lundi 10 décembre, salle 2 - Drouot-Richelieu.
Aguttes OVV. Mme Papillon d’Alton, M. Ansas.
Art sino-tibétain, XVIIIe-XIXe siècle. Figurine en bronze doré représentant Tara assise une jambe repliée, la tiare, les boucles d’oreilles, le collier pectoral, les bracelets au bras, la ceinture et les bracelets aux pieds incrustés de perle de corail, turquoise et rubis, h. 61 cm.
Estimation : 6 000/8 000 €
Déesse féminine libératrice
Tara, divinité majeure du bouddhisme tibétain, est saluée quotidiennement tant par les laïcs que par les ecclésiastiques. Ses représentations sous vingt et une «couleurs» – les plus habituelles étant la verte et la blanche – soulignent la fluidité des lignes du corps, la douceur sereine de son visage, la parure de nombreux bijoux incrustés de corail, turquoise et rubis, révélateurs de l’influence népalaise. Nous sommes très vraisemblablement en présence d’une Tara verte, couleur de l’activité éveillée et de la compassion. Sa posture correspond à de nombreux symboles, elle accomplit le «dharmahcakra-mudrà», geste d’enseignement, de mise en route de la roue de la loi ; la jambe gauche, repliée, indique qu’elle n’est plus soumise aux perturbations internes, la droite, déjà à demi dépliée, annonce qu’elle est prête à se lever pour aller secourir les êtres. Particulièrement vénérée, sa récitation comprend vingt et un éloges – d’où le nombre de «couleurs». Par la force de ses rayons lumineux et de ses mantras, elle peut soumettre et éliminer les dangers, ainsi accorder des biens et des bonheurs. Selon la tradition, Tara serait née de l’œil d’Avalokiteshvara ; leur relation privilégiée a été analysée par Pierre Arènes, dans son ouvrage consacré à la divinité en 1996, qui souligne la nature de bouddha de Tara, s’appuyant sur des sources tibétaines, notamment les éloges ; « la nature de bouddha étant indicible, son expression passe par l’exposé de ses qualités qui ont une grande valeur descriptive », remarque aussi Françoise Wang-Toutain pour le Bulletin de l’École française d’Extrême-Orient, en 1997. On comprend mieux la vénération que Tara attire encore de nos jours, tant au Tibet qu’en Chine.
Jeudi 13 décembre, salle 15 - Drouot-Richelieu, à 13 h 30.
Delon - Hoebanx OVV. M. L’Herrou.
Attribué à Cartier, avant 1914. Diadème en or gris et platine de forme bandeau en légère chute, à décor de navettes entièrement pavé de diamants de taille ancienne ou rose, monture en métal amovible numérotée 2232, 3,5 x 38 cm, 109,2 g.
Estimation : 50 000/70 000 €
D’une famille aristocratique russe
À la fin du XIXe siècle, alors que la mode est à l’art nouveau, Louis Cartier préfère développer sa propre interprétation du néoclassicisme français. Il réinvente le XVIIIe siècle avec des dentelles de pierres précieuses. On est loin du bandeau d’étoffe porté dans l’Antiquité par les souverains du Proche-Orient et de Grèce. Réalisé en orfèvrerie, celui-ci devient un insigne de souveraineté chez les Grecs, les Romains, les rois francs, et une reconnaissance de haut rang chez les femmes. Le diadème est remis au goût du jour dans les années 1800, mais il reste bien sûr un bijou réservé pour les cérémonies royales ou princières, ainsi que pour certaines réceptions mondaines. Celui-ci a appartenu à une famille aristocratique russe, puis à sa descendance. Il est attribué à la maison Cartier et date d’avant 1914. Amovible, sa monture en or gris et platine – métal neuf et révolutionnaire en ce début de XXe siècle, remplaçant l’argent oxydable – accueille un décor ajouré de diamants, de taille ancienne ou rose, en serti grain perlé et ponctué de motifs de rosaces quadrilobées, souligné par une ligne de pierres plus petites (de taille ancienne) en serti griffe. Le style «guirlande», spécialité de Louis Cartier entre 1904 et 1914, est ici sagement interprété. Les lignes sont nettes, les motifs, rigoureusement symétriques. La réussite des frères Cartier est telle, qu’en 1906 Louis Cartier va jusqu’à se mesurer à Fabergé sur son propre terrain, en réalisant un œuf émaillé, cadeau du conseil municipal de Paris au tsar Nicolas II. Reste à savoir combien de têtes fera tourner notre diadème…
Mercredi 12 décembre, salle 3 - Drouot-Richelieu.
Drouot Estimations OVV. Cabinet Vendôme Expertise.
D’après Adrien de Vries (vers 1556-1626), XVIIIe siècle. Hercule, Dejanire et le centaure Nessus, bronze à la cire perdue à patine brune, h. 82 cm.
Estimation : 150 000/250 000 €
La force en mouvement
Ce bronze du XVIIIe siècle reprend la sculpture d’Adrien de Vries, mentionnée par lui dans une lettre à l’empereur Rodolphe II (1576-1612) et qui pourrait avoir été fondue entre 1602 et 1608. Sans doute volé lors des pillages accompagnant la guerre de Trente Ans, le groupe est offert par Louis XIV au Grand Dauphin à la fin de l’année 1681, puis repris par le roi à la mort de son fils. Il fait désormais partie des collections du Louvre. Le musée parisien possède également Mercure emportant Psyché, le musée national de Stockholm conservant Psyché portée par les Amours et la National Gallery de Washington, La Vertu terrassant le Vice. Plusieurs bustes de l’empereur Rodolphe II – dont de Vries devient en 1601 le sculpteur de la Chambre et l’artiste favori – appartiennent au Victoria and Albert Museum de Londres et au Kunsthistorisches Museum de Vienne. Né à La Haye, Adrien de Vries est mentionné comme fondeur à Florence en 1581, dans l’atelier de Jean de Bologne. Il travaille ensuite à Milan et à Turin, puis à Augsbourg et à Prague. Ce sujet célèbre de la mythologie reprend les scènes d’enlèvement de Jean de Bologne, mais il est moins agité et dramatique que la Sabine de ce dernier. Le mouvement en spirale d’Hercule et Dejanire est équilibré par la masse horizontale du centaure Nessus. Celui-ci va bientôt succomber sous la flèche décochée par le héros… Devant le succès du modèle, des répliques sont réalisées à la demande, essentiellement au XIXe, et pour quelques-unes au XVIIIe à la cire perdue. Dont la nôtre.
Mercredi 12 décembre, salle 10 - Drouot-Richelieu.
Paris Enchères - Collin du Bocage OVV. M. Commenges.
J. Hendriksz Van Zuylen (actif à Utrecht de 1613 à 1646), Nature morte au verre rohmer, pièce d’orfèvrerie, pichets en étain et en grès sur un entablement, huile sur panneau, 67 x 56,5 cm.
Estimation : 20 000/30 000 €
Buffet d’orfèvrerie hollandaise
Cette œuvre fait partie de la collection Laurent Horny, sujet de l’Événement de la Gazette n° 42, page 16. Elle a été exposée en 1929 au Palais des beaux-arts de Bruxelles, lors de l’exposition consacrée à la nature morte hollandaise. On connaît peu de choses sur la vie d’Hendriksz van Zuylen, si ce n’est qu’il fut actif à Utrecht de 1613 à 1646. Il y a toutefois peu de doutes sur l’attribution de ce tableau portant une trace de (sa) signature en haut à gauche. La variété des matériaux, le jeu des couleurs – notamment le camaïeu de gris – en touches brossées témoignent de l’habileté de l’artiste. L’œuvre elle-même appartient au genre des Pronkt stillevens, ou «natures mortes ostentatoires», avec sa profusion de pièces d’orfèvrerie aux formes anormalement étirées. Durant son siècle d’or, la Hollande va donner à la nature morte ses lettres de noblesse et l’introduire dans la grande peinture. Attaché aux déjeuners monochromes dans les années 1620-1630, le genre s’étoffe en composition et en couleurs dans la seconde moitié du siècle, donnant l’occasion à l’artiste de montrer son talent à peindre des textures et des surfaces de façon détaillée, avec des effets de lumière très réalistes. Les mets de toutes sortes disposés sur une table, les pièces d’argent ou de vermeil ciselé, les motifs complexes et les plis subtils d’une nappe sont autant de défis pour des artistes comme Pieter Claesz, Willem Claesz Heda, Willem Kalff, Jan Davidszoon de Heem… Ici, le rouge du vin attire le regard vers la flûte, tout comme le pichet d’étain parfaitement poli. Une façon pour le commanditaire de faire remarquer son statut.
Lundi 10 décembre, salle 1 - Drouot-Richelieu.
Boisgirard - Antonini OVV. M. Bordes.
Art gallo-romain, IIe-IIIe siècle. groupe du cavalier à l’anguipède, grès gris-beige, 177 x 128 x 54 cm.
Estimation : 60 000/80 000 €
Taranis, dieu gaulois romanisé
Le cavalier à l’opulente chevelure, barbu et nu, semble retenir son cheval dans son élan, comme pour l’arrêter le temps de lancer l’objet – peut-être un foudre – qu’il devait tenir dans sa main droite, la gauche s’occupant des rênes. Un autre personnage – un génie anguipède – tient dans ses mains les jambes avant du cheval, dont le poitrail touche le dos de cette sorte de triton. Ce groupe est célèbre, donnant son nom de «cavalier à l’anguipède» à une petite série de statues trouvées dans le Puy-de-Dôme, autour de la capitale des Arvernes. Il fut exhumé en mai 1849, près du hameau de La Jonchère, sur la route de Billom à Saint-Dier ; la statue, trouvée en plusieurs morceaux, a été restaurée, «montée sur un plateau de bois et promenée de localités en localités où, moyennant rétribution, elle était montrée comme une représentation de César terrassant un Gaulois vaincu», rapporte Pierre-François Fourier en 1962 (Revue archéologique du Centre), dans son étude sur «Le dieu cavalier à l’anguipède dans la cité des Arvernes». Une séduisante proposition ne correspondant pas à la réalité : bien connues et étudiées, les effigies du conquérant des Gaules, même gallo-romaines, n’ont aucun point commun avec ce cavalier. Les spécialistes s’accordent pour voir dans cet homme une déité locale, probablement Taranis, dieu du ciel et de l’orage dans la mythologie celtique gauloise, assimilé au Jupiter romain. Jean Haudry a proposé comme origine étymologique de son nom l’indo-européen «Ten-H-ros», dont la signification serait «maître du tonnerre». De la Grande-Bretagne à la Dalmatie, son culte en France est attesté en Bretagne et en Auvergne, où il est représenté comme un homme d’âge mûr, barbu et viril. Il survit de nos jours grâce aux célèbres albums d’Astérix, le Gaulois… Un anguipède est une créature légendaire, dont le corps finit en queue de serpent, principalement connue par l’ensemble des groupes d’époque gallo-romaine. Pierre-François Fourier penche pour y reconnaître un triton, divinité associée à l’eau. Le couple Taranis, maître du tonnerre et de l’orage, et l’anguipède, «libérateur de l’eau» symbolisée par le triton, aurait été vénéré dans le cycle des saisons, au début de l’été, pour favoriser des pluies abondantes.
Vendredi 14 décembre, salle 11 - Drouot-Richelieu, à 13 h.
Maigret (Thierry de) OVV. M. Lebeurrier.
Limoges, milieu du XVIe siècle, attribuée à Colin Nouailher. Suite de douze plaques aux angles abattus, en émail peint polychrome avec rehauts d’or représentant le Credo des Apôtres ; contre-émail saumoné, chacun portant une numérotation en chiffres romains, 17 x 13 cm chaque.
Estimation  : 25 000/40 000 €
Un Credo limousin
Les ensembles complets comme celui-ci sont rares, a fortiori dans cet état de conservation. Il provient très probablement d’un retable, un parement d’autel ou une chaire. Bien que non signées, ces douze plaques associant émaux translucides et émaux opaques sont données à Colin Nouailher, émailleur limougeaud au style affirmé et à la production assez prolifique. Les nez forts et droits, les sourcils froncés, l’inexactitude des proportions des corps et des bras sont typiques de la manière de cet artiste, qui semble se moquer de l’esthétique classique. On connaît plusieurs œuvres de lui, datées de 1539 à 1545, parmi lesquelles des coffrets habillés de plaques ; il est le deuxième membre de cette famille de peintres en émail, à Limoges, à utiliser le sobriquet de «Colin» ou «Couly» (raccourci de «Nicolas»). Il s’agit de la seule série du Credo qui nous soit parvenue. Le musée Dobrée, à Nantes, conserve deux plaques, une autre, au musée Rupert-de-Chièvres de Poitiers, lui étant également attribuée, mais d’une composition différente, les apôtres étant représentés entourés d’un phylactère et sur fond étoilé. Nos disciples sont figurés à mi-corps sous des arcatures architecturées, chacun tenant son attribut : Pierre est muni de sa clef et de son livre ouvert, André de sa croix en «X», Jacques le Majeur de son bâton de pèlerin, Philippe de sa croix et de ses deux livres fermés, Simon de sa pique, Thomas de son équerre ; Barthélemy est reconnaissable à son couteau, Matthias à sa scie, Jean à sa coupe empoisonnée d’où sortit un serpent, Matthieu à sa hallebarde – instrument de son supplice –, tout comme Jude.
Lundi 10 décembre, salle 9 - Drouot-Richelieu - 16 h.
Pierre Bergé & Associés OVV. Mme Fligny.
Ecole du Piémont, atelier de Macrino d’Alba, L’Adoration des bergers, vers 1503, tempera sur panneau de peuplier ou merisier, 29 x 58 cm.
Estimation : 15 000/20 000 €
Adoration piémontaise
Les peintres sont nombreux à avoir représenté cet épisode biblique. Les bergers proches de Bethléem, veillant sur leurs bêtes durant la nuit la plus longue de l’année, sont les premiers informés par les anges de la venue du sauveur. Ils se rendent à la crèche pour se prosterner devant l’Enfant Jésus nu dans son berceau de paille, aux côtés de Marie et de Joseph. Notre tableau – inédit – est à rapprocher de l’œuvre de Gian Giacomo de Alladio, plus connu sous le pseudonyme de Macrino d’Alba (1460/1465-1513), auteur de nombreux retables signés et datés dans le marquisat de Montferrat (Piémont) et à Pavie, de 1495 à 1513. Cet artiste est issu d’une famille aisée d’Alba, où il a fait son apprentissage avant d’étudier les œuvres de Luca Signorelli et du Pérugin. Isolé, il semble qu’il n’ait eu d’influence que sur un entourage restreint de peintres, parmi lesquels le Maître de la Madone Alfieri et l’auteur anonyme de notre panneau, qui reprend une Adoration de l’Enfant de Macrino aujourd’hui conservée dans la collection Kress, à El Paso, au Texas. Cette dernière était peut-être le tableau exécuté par l’artiste pour la Chartreuse de Pavie, en 1502. À la différence, toutefois, que notre scène se situe dans un environnement bucolique… On y retrouve cependant les bergers vêtus de haillons. Le modelé de la figure de la Vierge, son regard tourné vers l’Enfant et les lourdes draperies de son manteau sont à rapprocher de La Madone del Soccorso donné à l’atelier de Macrino. Tout comme le corps potelé des enfants et leur jambe tendue. Cette œuvre a appartenu au marquis de Torcy et provient du château familial dans la Sarthe.
Mercredi 12 décembre, salle 1 - Drouot-Richelieu.
Kâ-Mondo OVV. Cabinet Turquin.
Chine, dynastie Qing (1644-1912). Paire d’armoires à profil légèrement trapézoïdal, aux vantaux en bois de zitan réalisés au XIXe siècle ; ornementation de plaques d’alliage cuivreux ciselés ; chaque armoire : 188 x 78 x 49 cm.
Estimation : 80 000/120 000 €
Mobilier de la dynastie Qing
Dans les premières décennies de la dynastie, le mobilier, comme presque toutes les formes d’art, continue le style mis au point sous les empereurs Ming. Peu à peu, le décor sculpté ou incrusté se fait plus important ; des bois durs, comme le zitan, ou bois de santal, et le huanghuali (fleur jaune de poirier) sont le plus souvent utilisés pour la somptuosité de leur couleur et des veines. Notamment le zitan au grain très serré, fort difficile à sculpter. Fan Lian, un écrivain de l’époque Ming, écrivait dans ses Notes sur les meubles : «Des meubles en bois fin comme un bureau ou une chaise de repos, je n’en avais jamais vu chez les gens du peuple dans mon enfance […] Mais les fils des princes Gu-song et Mo-tinghan en avaient fait expédier de Suzhou, depuis les années Longqing et Wanli.» Cette paire d’armoires réunit les deux styles : à la simplicité des formes et la beauté naturelle du bois laissée apparente, héritées des Ming, s’ajoute la complexité décorative chère aux Qing. En effet, seules les portes, centrées de panneaux tripartites, sont sculptées dans l’épaisseur du bois d’un décor foisonnant autour de trois dragons – un de face, dit «zheng long», deux de profil, dits «xing long» – parmi des volutes nuageuses. La présence d’un fronton sculpté de grecques indique qu’aucun coffre à chapeaux n’était prévu pour surmonter les armoires ; cette paire devait donc sans doute orner un cabinet de lettrés ou une salle réservée à des invités importants. Une des particularités du mobilier de la dynastie Qing est l’application d’un précepte : «chaque meuble a sa propre place». Elle est de plus en plus fréquente sous les règnes de Yongzheng et de Qianlong, devenant par la suite la norme de la décoration intérieure chez tous les grands propriétaires. Pour les salles d’apparat, on choisissait des meubles en bois dur au poli brillant, sculptés pour faire chatoyer les effets de lumière sur les arêtes des écailles des dragons, sur les symboles bouddhistes et les rinceaux recouvrant toute la surface des panneaux. La production s’intensifie d’autant, chacun désirant imiter l’empereur et «mettre un meuble à sa place».
Vendredi 14 décembre, salle 13 - Drouot-Richelieu.
Boisgirard - Antonini OVV.
Argentier en placage de palissandre et loupe de bouleau, portes découvrant des tiroirs à intérieur compartimenté, travail français d’époque art déco ; service de couverts en argent, modèle créé par Valéry Bizouard (1875-1945) pour Tétard Frères ; certains couverts par Christofle, 110,5 x 55 x 40 cm.
Estimation : 5 000/7 000  €
Modernisme pour un argentier et son contenu
La simplicité des volumes en pyramide inversée de cet argentier ne déparerait pas dans une salle à manger du plus pur art déco. Les teintes chaudes du palissandre jouent avec la blondeur de la loupe de bouleau choisie pour les tiroirs intérieurs. Un meuble utile, d’une grande rigueur bien dans l’esprit du temps, sans ornements superflus, fonctionnel et esthétique. Dans le même esprit, l’orfèvre Valéry Bizouard a créé pour la maison Tétard Frères des services en argent à l’exécution impeccable, de lignes simples, pour un service à usage quotidien. Né à Dijon, Valéry Bizouard est directeur artistique, de 1919 à 1936, de la maison fondée en 1880 par Edmond Tétard, puis reprise par ses trois fils. Avec Louis Tardy (1881-1978), autre directeur artistique de la maison jusqu’en 1959, il rajeunit le service de couverts, tout en gardant des formes éprouvées par le temps. Il suit ainsi les préceptes de son premier maître, Alphonse Debain, l’un des pionniers ayant insufflé une nouvelle vie à l’argenterie de table. Le service en argent présenté dans ce meuble est conçu pour douze couverts, les grandes fourchettes au nombre de vingt-quatre ; en plus des couverts à soupe, à poisson, à fromage, à dessert, des pièces à usage plus précis sont incluses, comme des fourchettes à escargots et à huîtres, mais aussi des pièces de service : couverts à salade, louche, pelle à gâteau… Cet ensemble évoque l’esprit art déco, avec sa rigueur géométrique, son refus d’ornement ou alors parfaitement intégré à la forme. Tétard Frères obtint un palmarès exceptionnel à l’Exposition coloniale internationale de 1931 : dix médailles récompensèrent les créateurs et collaborateurs de la maison.
Vendredi 14 décembre, salle10 - Drouot-Richelieu.
Millon OVV. M. Fourtin.
Pierre Chapo (1927-1987), buffet en orme ouvrant à deux portes et à cinq tiroirs, 118 x 123 x 46 cm environ.
Estimation : 2 000/3 000 €
La passion du bois
Un meuble sorti des ateliers de Pierre Chapo se remarque toujours. La pureté des volumes, la simplicité des lignes et la solidité de son architecture ont été pensées pour un usage quotidien. Quelque peu oublié pendant quelques années, le créateur est peu à peu revenu sur le devant de la scène, des expositions montrant ses œuvres jusqu’à New York, en 2017. Jeune homme, en 1947, il découvre le bois avec un charpentier de marine. Il s’inscrit alors à l’École des beaux-arts, en section architecture, et voyage notamment dans les pays scandinaves. En 1958, après plusieurs petits boulots et avoir travaillé pour diverses galeries, il ouvre son propre magasin, au 14, boulevard de l’Hôpital, à Paris. Sa première commande sera nommée «Godot» : un lit réalisé pour Samuel Beckett, modèle qui portera la référence L01… En bon entrepreneur, Pierre Chapo propose en boutique une série de meubles, exécutés dans l’atelier de Clamart – et plus tard dans l’usine de Gordes –, qui attire une clientèle satisfaite d’un service sur mesure. L’ensemble aujourd’hui proposé fut commandé par un couple d’amateurs dans les années 1971, formant un décor d’une grande cohérence : des commodes basses, des chevets pour la chambre à coucher, une table, des chaises et un buffet vaisselier pour la salle à manger, des tables basses, une bibliothèque formant bar et une autre à portes vitrées, et encore des tabouret tripodes, pratiques et élégants à la fois, pouvant orner n’importe quelle pièce au gré des besoins et de la fantaisie. Pierre Chapo était aussi conférencier et même auteur de chansons d’atelier, dont le disque paraît en 1987, l’année de sa mort, suite à la maladie de Charcot et de complications.
Vendredi 14 décembre, salle 2 - Drouot-Richelieu.
Morand & Morand OVV.
Papouasie-Nouvelle-Guinée, province Morobé, golfe Huon. Appuie-tête des îles Tami, bois, pigments noir et blanc, 18 x 16 x 9,5 cm.
Estimation : 150 000/200 000 €
Un Atlas océanien pour un appuie-tête
La Papouasie-Nouvelle-Guinée, à la géographie accidentée, présente de multiples aires stylistiques. À l’abri de barrières montagneuses, la région du golfe Huon présente une particularité : des relations privilégiées établies avec l’extérieur, bien plus qu’avec les aires voisines de la Nouvelle-Guinée proprement dite. La production locale entre dans un système d’échanges plus vaste, de la Nouvelle-Bretagne jusqu’aux îles de l’Amirauté. Les corps disloqués formant cariatides sont particuliers à l’art tami. «Lorsque j’ai pris en main cet appuie-tête, il y a environ trente ans […], Alain Schoffel m’a longtemps commenté cet objet comme le plus important du corpus !», se souvient l’expert Patrick Caput. L’anthropologue hongrois Lajos Biró (1856-1931) a collecté avant 1900, pour le Néprajzi Múzeum de Budapest, le premier lot de treize appuie-tête des îles Tami. D’après la classification établie par Tibor Bodrogi (1924-1986), dans Art in North-East New Guinea (Budapest, 1961), celui-ci relève du type 1, caractérisé par «le linteau porté par un seul personnage figurant au centre de la composition». Le corps un peu décalé et la tête sont caractéristiques de l’art Tami ; allongé, le visage est ponctué de deux yeux cerclés, d’un long nez aux narines dilatées et d’une bouche ouvrant sur une forte dentition. Vincent Bounoure (Océanie, Dapper, 1992), nous livre un commentaire intéressant : «Trouvés tout au long de la côte nord-est, ces appuie-nuque étaient fabriqués aux îles Tami où, là seulement, ils servaient à dormir. La figure supportant le plateau représenterait l’ancêtre, soutien de l’homme et du monde.»
Vendredi 14 décembre, salle 4 - Drouot-Richelieu, à 15 h 30.
Binoche et Giquello OVV. Mme Menuet, MM. Caput, Dulon.
Evelyne Axell (1935-1972), Sans titre, technique mixte et collage sur toile, 70 x 90 cm.
Estimation : 8 000/10 000 €
Figure du pop art belge
Une femme nue – à part ses bas – rêvasse d’une salade d’œufs durs ; un soutien-gorge divise la surface, où en pendant les chaussures d’un homme sont posées sur la couverture d’un magazine féminin. Femme-objet ? Que nenni ! Évelyne Axell était une artiste féministe et libérée, assumant l’érotisme de sa peinture. Sa carrière fut fulgurante. Fille d’André Devaux, orfèvre à Namur, elle est fauchée en 1972, en pleine reconnaissance de son art, par un accident de voiture. Évelyne Axell ne se consacre à la peinture qu’à partir de 1963, lorsqu’elle s’installe à Bruxelles. Se dirigeant d’abord vers une carrière de céramiste, elle entre bientôt au Conservatoire d’art dramatique de Bruxelles et devient comédienne. De 1955 à 1962, elle joue dans des dramatiques pour la télévision. Épouse du réalisateur belge Jean Antoine, elle adopte à partir de 1956 le nom d’Evelyne Axell. René Magritte, ami de la famille de son époux, accepte de l’accompagner dans ses débuts. Rapidement, elle évolue de la peinture à l’huile à l’utilisation des matières plastiques de son temps, utilisant des méthodes quasi industrielles : peinture émail pour voitures, objets détournés, Plexiglas. Ses œuvres, résolument érotiques, assument un féminisme joyeux. Axell est saluée par Pierre Restany, comme une artiste féminine de même statut que Niki de Saint Phalle et Yayoi Kusama. Près de trente ans après sa mort tragique, sa peinture est recherchée par les collectionneurs privés et les musées dans le monde entier. Elle est l’une des premières artistes femmes à entrer à la Tate Modern de Londres ; aux États-Unis, une de ses œuvres – Ice Cream, choisie comme affiche pour l’exposition itinérante «International Pop» – eut le douteux privilège d’être censurée par Facebook.
Samedi 15 décembre, salle 15 - Drouot-Richelieu.
Crait + Müller OVV. M. Frassi.

http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp