La Gazette Drouot
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L'agenda des ventes
Paul Cézanne (1839-1906), Intérieur de forêt, 1904-1906, aquarelle et mine de plomb, 45,5 x 60 cm.
Estimation : 500 000 €
Les dernières et superbes années aixoises
Le long d’une sente, des arbres aux troncs frêles sont alignés, dressés sur des remblais aux tons chauds de roux. Entre les fûts, un large pinceau a déposé des petites plages de bleus et de verts qui, aux extrémités de la feuille, se font plus denses. Le premier plan lumineux magnifie cet Intérieur de forêt. Paul Cézanne (1839-1906) ressent la nature comme nul autre de ses confrères impressionnistes. Il en comprend l’essence intrinsèque, la qualité de l’air, les jeux de lumière. Peu d’ombres pour lui, juste le nécessaire pour susciter l’impression de profondeur et la diversité des plans. Comme le soulignait William Rubin dans son introduction du catalogue de l’exposition au MoMA «Cézanne. The Late Work», en 1977, «le résultat est moins une image vériste de la nature qu’une “harmonie parallèle à la nature”, pour reprendre les termes mêmes de Cézanne. Il semble que certains de ces caractères lui aient été suggérés par ses propres aquarelles, où s’exprime un art profondément révolutionnaire.» À l’été 1899, l’artiste s’installe en Provence, se fait construire en 1901-1902 un atelier sur la colline des Lauves et n’effectue que de courts séjours à Paris et en Ile-de-France, pendant la saison estivale – pour échapper à la canicule aixoise. Il part chaque jour explorer les carrières de Bibémus, le Château noir, les rives de l’Arc ou la colline de Bellevue pour répertorier toutes les nuances de la lumière, des saisons et cette impalpable atmosphère qu’il a su si bien transposer, notamment dans ses aquarelles, où il joue des transparences et du blanc du papier. Le peintre rythme la surface par des touches directionnelles et fractionnées, plus géométriques que celles de Monet et plus larges que les points de Seurat. Le feuillage vibre, ainsi que le ciel entre les arbres, de cette intensité émotionnelle qu’il ressent. «Donner l’image de ce que nous voyons en oubliant tout ce qui a paru avant nous», écrit-il le 23 octobre 1905 à Émile Bernard. «Une modulation tectonique de la couleur et une absence du “fini” traditionnel, qui allaient devenir autant d’éléments clés dans l’art futur du XXe siècle», comme l’a si bien noté William Rubin. Cette aquarelle conservée par Hortense, l’épouse de l’artiste, fut acquise par Mme Pierre Reinach-Goujon et transmise par descendance à l’actuelle propriétaire. Pour les artistes d’avant-garde, Cézanne est le maître par excellence, notamment pour Kandinsky, qui note : «Il élève la nature morte à un niveau tel que les objets extérieurement “morts” deviennent intérieurement vivants». On pourrait ajouter qu’il fait palpiter le cœur de la nature et du spectateur.
Mercredi 20 décembre, salle 5 - Drouot-Richelieu.
Touati - Duffaud OVV. Mme Sevestre-Barbé, M. de Louvencourt.
Marcellus Coffermans (actif entre 1549 et 1578), La Sainte Famille entourée d’anges, panneau de chêne parqueté, 25 x 19 cm.
Estimation : 80 000/120 000 €
Dans la tradition des aînés
Hérode, roi d’Israël sous l’occupation romaine, s’était laissé persuader par ses conseillers qu’un enfant, nouveau-né, serait le nouveau roi des Juifs. Il donna l’ordre de massacrer tous les enfants âgés de deux ans ou au-dessous. Un ange apparu en songe à Joseph lui avait dit : «Lève-toi, prends le petit enfant et sa mère, fuis en Égypte et restes-y jusqu’à ce que je te parle» (Matthieu 2:13-23). Le chemin étant long de la Judée aux bords du Nil, Marie, Joseph et Jésus firent une halte dans le désert, à l’abri d’un palmier, entourés par un chœur d’anges. Marcellus Coffermans, peintre actif à Anvers dans le troisième quart du XVIe siècle, choisit cet épisode du Nouveau Testament qu’il transpose dans la campagne flamande. Brave artisan, Joseph dort appuyé contre le tronc d’un arbre, la Vierge enserre avec une douce tendresse Jésus, qui regarde le spectateur ; à ses côtés, un groupe de trois anges chantent avec allégresse. La partition musicale est inscrite d’une ligne tirée d’un poème : «ave puer parvule iesu rex sublimis nobilis» (salut petit enfant Jésus, roi excellent et célèbre), un latin approximatif indigne de saint Bernard, auquel quelques-uns ont voulu l’attribuer. Une touche d’humour et, seul apport personnel du peintre, le quatrième ange plus timide, jetant un regard à la fois curieux et inquiet sur la scène. Les diverses figures sont reprises d’œuvres plus anciennes : Schongauer pour les anges et saint Joseph, d’après un apôtre endormi dans Le Christ au Jardin des Oliviers» ; la Vierge et l’Enfant se rapprochent d’une composition de Van der Weyden, connue par un dessin d’atelier et un tableau conservé au Musée royal des beaux-arts de Bruxelles. Coffermans a pris grand soin de placer la scène dans un paysage soigné, tout en profondeur, avec des effets de perspective. Même si ce panneau renvoie aux travaux de peintres plus anciens de quelques générations, l’artiste devait lui accorder une grande valeur, car cette œuvre est l’une des rares — treize sur cent cinquante que compte son corpus — signées : «Marcellus koffermans fecit» apparaît près du bras gauche de Joseph.
Mercredi 29 novembre, salle 1 - Drouot-Richelieu.
Audap - Mirabaud OVV. Cabinet Turquin.
Ile-de-France ou Picardie, dernier tiers du XIIIe siècle. Vierge de l’Annonciation en chêne sculpté en ronde bosse, dos partiellement évidé, h. 146 cm.
Estimation : 60 000/80 000 €
Religieux et profane Moyen Age
Le moine Raoul Glaber constate au début du quatrième chapitre du Livre II, des Histoires : «Trois années n’étaient pas écoulées dans le millénaire que, à travers le monde entier, et plus particulièrement en Italie et en Gaule, on commença à reconstruire les églises […] C’était comme si le monde entier se libérait, rejetant le poids du passé et se revêtait d’un blanc manteau d’églises.» Les chapelles et les murs accueillent un décor de sculptures, en ronde bosse ou en bas relief, relatant les épisodes de l’Ancien et du Nouveau Testament. Les sculpteurs puisent leur inspiration dans les épisodes de la vie du Christ, de la Vierge et des saints, mais aussi dans les scènes de la vie quotidienne, qu’ils subliment tout en les moralisant pour marquer les esprits des fidèles. On imagine plus souvent ces premiers siècles du millénaire totalement religieux, une société portée par sa foi. Certes, mais elle est ancrée dans la réalité vécue, référence à portée de main. La statue de la Vierge de l’Annonciation en fournit un exemple probant. Une jeune femme en robe du temps personnifie Marie, la mère de Dieu ; elle tient un livre que l’on imagine enluminé, proche de celui porté par le « Beau Dieu » de la cathédrale d’Amiens. Cette évocation en sculpture est plus rare que les Vierges à l’Enfant. Debout, le buste penché vers l’arrière, la tête légèrement inclinée, elle devait faire de son autre main, aujourd’hui disparue, un geste de surprise ; sa grande taille laisse penser qu’elle devait trouver sa place, accompagnée de l’ange Gabriel, dans un important édifice religieux, cathédrale ou abbaye du nord de la France. Les chapiteaux s’ornent souvent de scènes plus libres, supposées offrir une leçon de morale aux ouailles, comme celle, estimée 25 000/35 000 €, illustrant le péché de luxure : un homme porte sur ses genoux une femme, dont il découvre le postérieur et le présente à un rameau phallique d’un arbre ; la femme saisit de la gauche un autre rameau phallique. Le côté impur est renforcé par la présence d’un chat et d’un cochon. Comme l’avait noté Le Corbusier dans Quand les cathédrales étaient blanches, «L’univers était soulevé tout entier par une immense foi dans l’action, l’avenir et la création harmonieuse d’une civilisation».
Mercredi 29 novembre, salle 9 - Drouot-Richelieu, à 16 h.
Pierre Bergé & Associés OVV. Mme Fligny.
Mexique, État de Campeche, île de Jaina, culture maya, période classique, 550-950 apr. J.-C. Prêtre debout les bras croisés, céramique brun-rouge avec restes de peintures bleu turquoise et noire, h. 19 cm.
Estimation : 5 000/6 000 €
Collection d’art précolombien Evrard de Rouvre
Cette figurine d’un homme torse nu est imposante en dépit de ses petites dimensions. Son collier de perles et sa coiffure à ailettes indiquent un personnage de haut rang. Le bas du pagne est rehaussé de «bleu maya». Obtenu en mélangeant de l’indigo avec un certain argile du Yucatán, ce pigment présente la particularité de bien résister à la lumière et au temps. Cette céramique d’un ensemble d’œuvres d’art précolombien fait partie de la collection Evrard de Rouvre (1923-1979). Proche du surréalisme, éditeur, producteur de cinéma, cet homme curieux avait ouvert une galerie à Paris. Ses champs d’intérêt incluaient les coquillages et les coléoptères, l’archéologie… Il fut aussi, avec ses amis Jean-Louis Sonnery, Roland de Montaigu et Gérald Berjonneau, l’un des premiers amateurs des années d’après-guerre d’art précolombien dont il réunit un bel ensemble. Il comprend ces figurines mayas de l’île de Jaina, où ont été découverts un centre cérémonial et plus de 20 000 tombes — sa proximité avec les sites Puuc, Uxmal ou Edzna laisse à penser que cette île pouvait servir de nécropole. Ces statuettes pouvant aussi faire office de sifflet offrent un vaste panorama de la société maya, des guerriers aux acteurs, ainsi que de son panthéon. Un autre exemplaire est également proposé, avec une estimation de 8 000 € environ : il représente une femme de haut rang, assise les jambes en tailleur, un long châle «huipil» laissant ses épaules nues, et parée d’un large collier pastillé dont le motif central a disparu. Des siècles plus tard, son hiératisme et sa séduction féminine sont encore perceptibles.
Vendredi 1er décembre, salle 7 - Drouot-Richelieu.
Binoche et Giquello OVV. M. Blazy.
Eugenio Degani (1842-1901). Violoncelle vénitien daté de 1889, h. 75 cm.
Estimation : 80 000/100 000 €
Degani, maître luthier vénitien du XIXe siècle
Décrire un instrument de musique est aussi périlleux que de trouver les mots justes pour évoquer un parfum. Notamment pour le violoncelle dont le son profond est si particulier, l’un des instruments à la tessiture la plus étendue. De la famille des instruments à cordes, sa taille le distingue de l’alto et de la contrebasse. On pourrait le définir comme un grand violon, dont il partage certaines techniques de fabrication. Il apparaît à Crémone dans les ateliers des célèbres luthiers Amati, dans la seconde moitié du XVIe siècle, pour prendre sa forme définitive au siècle suivant. Celui proposé dans cette vacation porte l’étiquette d’Eugenio Degani avec cette mention : «Premiata con medaglia da 2 esposizioni italiane fece in Montagnana-Veneto» (récompensé de médailles à deux expositions italiennes, fait à Montagnana - Vénétie). Il possède, outre un très beau fond de deux pièces ondées — l’érable dont on aperçoit la maille en forme de vagues, généralement appelées ondes ou flammes —, et une table en épicéa serré et très régulier, des fournitures de premier ordre. Les filets comportent trois lignes noires, comme de coutume chez ce luthier. Originaire de Merlara, commune italienne de la province de Padoue, en Vénétie, Eugenio Degani est né dans une famille de luthiers. Élève de son père Domenico, il s’installe en 1868 à Montagnana et, vingt ans plus tard, à Venise. On reconnaît ses instruments à leurs courbes profondes et à l’excellence de leur fabrication. N’avait-il pas gagné sa première médaille d’or à l’exposition de Trévise en 1872 ? Comme ses grands aînés, il adapte sa technique à la musique de son époque. Ainsi, Antonio Vivaldi avait réussi à imposer le violoncelle en lui dédiant vingt-sept concertos et onze sonates avec basse. Au XVIIIe, les positions du pouce sont inventées et au siècle suivant, les compositeurs romantiques écrivent des pièces mémorables, son timbre devenant plus puissant. Un archet est utilisé pour faire chanter ses cordes. Un des plus grands archetiers modernes est Eugène Sartory (1871-1946), dont un modèle de sa première époque, avec marque au fer, monté ébène et argent, estimé 13 000/15 000 €, figure également parmi les quelques instruments de musique proposés lors de cette vacation.
Mercredi 29 novembre, salle 5-6 - Drouot-Richelieu.
Coutau-Bégarie OVV.
Iran, milieu du XIXe siècle. Fourneau de narghilé complet en or émaillé, à décor floral et rossignol encadré de deux frises de perles turquoise, sur support en bois à pampilles, h. 17,4, diam. 29 cm.
Estimation : 4 000/6 000 €
Un Persan à Paris
Des portraits de dignitaires iraniens du XIXe siècle, des calligraphies, un paravent en cuir incrusté de clous cuivrés, des céramiques anciennes, des zarfs (tasses à café) et des fourneaux de narghilé (voir photo) : voilà l’essentiel des lots proposés, issus de l’intérieur parisien de Samad Khan Momtaz al-Saltaneh (1869-1954). Né à Tabriz, dans une famille originaire d’Azerbaïdjan, d’un père diplomate et d’un frère ministre, Samad Khan Momtaz est secrétaire de légation à Paris en 1883, puis conseiller d’ambassade à Saint-Pétersbourg. Il participe aux voyages des shahs Nasseredin et Mozaffar en Europe. Ministre de la Perse en Belgique et en Hollande, il sera nommé ministre extraordinaire à Paris, en avril 1905. Il le restera jusqu’en 1926, choisissant alors de demeurer à Paris. Nommé conseiller de l’ambassade d’Iran à Paris (1946-1951), Samad Khan Momtaz al-Saltaneh sera le deuxième Iranien membre du Comité international olympique en 1923. À la conférence de révision de la convention de Genève du CICR (Comité international de la Croix-Rouge) de juillet 1906, il obtient de nouveaux emblèmes (le lion-et-soleil rouge), pour le drapeau perse de la Croix-Rouge. Ils le resteront jusqu’à la révolution de 1979, date à laquelle les autorités iraniennes annoncent qu’elles utiliseront le croissant rouge. Marié en secondes noces à une Française dont il aura deux filles, Momtaz al-Saltaneh, élevé au rang de prince avec le titre d’altesse en 1921, est enterré au cimetière du Père-Lachaise. Sa maison, rue de Versy dans le XVIIe arrondissement de Paris, montre un intérieur associant mobilier français classique, tableaux anciens et objets d’art islamique.
Jeudi 30 novembre, salle 14 - Drouot-Richelieu - 13 h 30.
Maigret (Thierry de) OVV. Mme David.
Carlos Schwabe (1866-1926), Noël ou la Confidence de l’ange, gouache, 85 x 64 cm.
Estimation : 18 000/20 000 €
Eclectique et spectaculaire XIXe siècle
Dès les premières décennies du siècle, notamment au Royaume-Uni, les arts décoratifs commencent à s’intéresser à la Haute Époque, lui empruntant non seulement des motifs ornementaux, mais aussi un esprit porté sur la symbolique. L’époque n’est pas au dépouillement, les objets et meubles sont surchargés pour appuyer la supériorité technique du temps. Ce "gothic revival" cohabite en bonne intelligence avec une quantité de néo-styles : Boulle, Marie-Antoinette, Régence… Ou encore le japonisme et la chinoiserie. Toutes ces réalisations ne sont pas de la plus belle qualité esthétique mais témoignent d’un foisonnement décoratif ne négligeant aucune source d’inspiration. Bref, une curiosité d’esprit pour toutes les formes d’art, même les plus exotiques, et la quasi-certitude que tout souhait peut ou pourra dans un avenir proche être réalisé. C’est ce qu’exprime Carlos Schwabe dans cette doucereuse gouache, Noël ou la Confidence de l’ange, où le jeune enfant écoute avec confiance et ravissement ce que l’ange lui susurre à l’oreille. Elle est atypique dans l’œuvre de cet autodidacte, né en Allemagne, naturalisé suisse et décédé à Barbizon, proche de Joséphin Péladan, exposant au Salon de la Rose+Croix et intéressé par les questions religieuses et sociales. Dans les années 1890, son style est proche de ceux de Dürer et Schongauer, avec un certain primitivisme médiéval anguleux, pour évoluer vers un symbolisme charnel et plus délié. Le portrait officiel continue cependant à connaître la gloire des cimaises des salons et des commandes publiques, royales en l’occurrence pour le Portrait de Louis-Philippe, en 1840, par Winterhalter et son atelier. Le roi des Français, représenté en pied, tient au lieu du sceptre, symbole royal par excellence, la charte de 1830 qui l’avait fait roi. Cette imposante huile sur toile, mesurant 218 cm de haut par 140 de large, est attendue autour de 150 000 € ; elle aurait figuré dans la collection de Marie-Adélaïde d’Orléans, sœur de Louis-Philippe, ensuite offerte au comte de Montalivet, ministre de la Guerre. Les nouveautés, il faut le reconnaître, sont surtout l’apanage des arts décoratifs.
Vendredi 1er décembre, salle 5 - Drouot-Richelieu.
Leclere - Maison de ventes OVV. MM. Millet, Dayot, Charron.

 
Maroc, Fès ou Meknès, vers 1800. «Lebba», collier de mariage en or jaune émaillé, orné de diamants, émeraudes, rubis, saphirs, dix perles creuses alternant avec neuf pendentifs, cordon de coton. l. sans le cordon : 37, h. du pendentif central : 13,5 cm - poids brut : 365 g.
Estimation : 40 000/60 000 €
Collection de bijoux du Maroc et d’Inde
Pendant de longues années, une élégante passionnée de joaillerie orientale a recherché des pièces majeures. Une trentaine d’entre elles sont proposées lors de cette vente consacrée à l’orientalisme et aux arts des pays de l’Islam. En vedette, ce collier pectoral appelé «lebba», élément de la parure de la future mariée marocaine, en particulier à l’honneur pour les jeunes femmes de Fès. Dix perles creuses en forme d’amandes cannelées et neuf pendentifs, retenant des éléments étagés, couvrent somptueusement la poitrine. L’avers et le revers des différents éléments sont abondamment décorés : un côté est serti de pierres précieuses (émeraudes, rubis, saphirs et diamants), l’autre orné en émail champlevé bleu, rouge et vert sur contre-fond d’or guilloché, selon la tradition de l’Andalousie nasride. Ces parures avaient aussi un rôle talismanique : le nombre de dix perles (double de cinq) symbolise la main qui éloigne le mauvais œil, sans oublier la vertu protectrice du croissant de lune. Même abondance de pierres et d’or pour les bijoux indiens, dont certains proviennent de l’écrin de la maharani Narinder Kaur (1904-1984), épouse du maharadja de Kapurtala. On remarque entre autres un collier moghol en or, estimé 6 000 € environ, composé de motifs sertis de cabochons de diamants ou d’émeraudes et retenant en pampille des perles fines, l’envers étant émaillé selon la technique du «safed chalwan». Un bracelet, évalué autour de 3 000 €, est orné des neuf pierres sacrées (diamant, émeraude, saphir, rubis, topaze, perle, corail, œil de chat et hyacinthe) pour protéger de tous les maux.
Mercredi 29 novembre, salle 7 - Drouot-Richelieu.
Millon OVV.
École française, 1879, A. Lemaître, Vue du bagne de Guyane, huile sur sa toile d’origine, 54 x 65 cm.
Estimation : 3 000/5 000 €
Au bagne de Guyane, point de salut
Si l’on ne sait rien du peintre, un certain A. Lemaître, le bagne de Guyane, en revanche, est célèbre. Le tableau, exécuté en 1879, montrerait les bâtiments de Cayenne, en bord de mer sur l’anse du Chaton. Il semble qu’il faille parler au conditionnel car ni les paysages, ni la topographie, ni les bâtiments ne ressemblent au bagne de Cayenne, non plus qu’à ceux de Saint-Laurent-du-Maroni, de Sinnamary ou des îles du Salut… Lieu de détention des proscrits royalistes, le bagne de Cayenne est officialisé le 30 mai 1854 par une loi relative aux travaux forcés. Son objectif ? Remplacer les bagnes des ports de Rochefort, Brest et Toulon, mais aussi peupler la colonie. Les bagnards, condamnés à la «guillotine sèche» – celle qui ne fait pas couler de sang, mais dont on ne réchappe pas vivant, aucune remise de peine n’étant octroyée –, sont soumis au principe du doublage. Les survivants ont l’obligation de résider dans la colonie pendant autant de temps qu’ils y ont été incarcérés (le retour étant à leur charge), voire toute leur vie si leur peine est supérieure à huit ans. Ils reçoivent un lot de terres pour leur subsistance. Sous le climat tropical, dans une nature hostile, les hommes, détruits par leur détention, n’arrivent pas à se reconstruire. L’échec est total. En 1867, du fait d’une trop grande mortalité chez les Européens, le bagne est réservé aux condamnés des Antilles, les premiers étant alors dirigés vers celui de la Nouvelle-Calédonie. Ce dernier est à son tour supprimé en 1887, à cause des conditions de détention… jugées trop douces !
Lundi 27 novembre, salle 10 - Drouot-Richelieu.
Blanchet & Associés OVV.
M’hamed Issiakhem (1928-1985), Dos au mur, huile sur toile, 98 x 80 cm.
Estimation : 20 000/30 000 €
Orient Express
Dans ce nouvel opus consacré à l’orientalisme, les tableaux se taillent la part du lion. Contrairement aux tableaux d’Étienne Dinet et de Jacques Majorelle, Vendredi au cimetière (250 000/350 000 €) et L’Aouache à Anemiter (150 000/200 000 €), deux grandes toiles de M’hamed Issiakhem sont inconnues du marché français de ces dernières années. L’une est une Maternité (116 x 81 cm) estimée 30 000/40 000 €, l’autre, cette œuvre intitulée Dos au mur. «Si ce n’est mes visages, ma peinture est abstraite», affirmait l’artiste qui s’était initié à l’art, en 1949, à l’école des beaux-arts d’Alger puis auprès du calligraphe et miniaturiste Mohamed Racim (1896-1975). «Mon talent était une punition des dieux», croyait-il, une façon de se racheter en donnant la vie à des personnages à l’image de son corps amputé et de son esprit torturé, de son état d’âme triste. Ses êtres ont des visages dénués d’expression, des corps mutilés, des âmes tourmentées, sa palette est faite de teintes pastel. Celui que l’on surnomme «l’homme aux mille éclats», est considéré comme le père de la peinture algérienne contemporaine. À l’âge de 15 ans, il dégoupille accidentellement une grenade, qui tue deux de ses sœurs et son neveu et lui fait perdre un bras. Rejeté par sa mère, il restera en quête perpétuelle de sa reconnaissance. Il fait du portrait féminin l’essentiel de son univers. Celui-ci montre tour à tour une femme à la maternité bienheureuse, une figure à la limite de la folie qui suscite la peur, mais aussi une femme berbère reconnaissable à ses signes et à ses accessoires. Très souvent anonymes, les mères, les jeunes filles, les enfants, les hommes ou les couples sont créés au gré de son imagination ou de son humeur, tandis que d’autres, très souvent des personnes de son entourage, relèvent du portrait à part entière. Réelles ou inventées, ces figures sont la plupart du temps représentées de manière tragique. Tandis que les mères et leurs enfants sont des sujets qui ont hanté son imagination et, peut-être, apaisé sa douleur.
Lundi 27 novembre, salle 1 - Drouot-Richelieu.
Gros & Delettrez OVV. Mme David, M. Achdjian, Cabinet Chanoit.
Jean Prouvé (1901-1984), rampe d’escalier formant garde-corps, à la française, conçue et réalisée pour les Cristalleries de Nancy, 1927-1928, épreuve en fer forgé et repeint noir ; les barreaux, la main courante et la lisse basse assemblés par des vis à tête fendue et fraisée. Longueur totale : 985 cm. Démonté en quatre éléments et vendu, en partie, sur désignation.
Estimation : 10 000/15 000 €
Du fer de Prouvé au bronze de Giacometti
Quelques années seulement séparent l’escalier en fer forgé de Jean Prouvé des pieds de lampe ou de lampadaire d’Alberto Giacometti, réalisés en bronze. Il était peut-être difficile pour le peintre sculpteur d’imaginer un autre matériau pour représenter ses créations, même dans l’art décoratif. Jean Prouvé, fils d’un des membres fondateurs de l’école de Nancy, adopta pour sa part une approche à la fois esthétique et industrielle. Apprenti chez Émile Robert, ferronnier à Enghien, et en 1919 dans l’atelier Szabo à Paris, le jeune homme peut s’établir à son compte à Nancy grâce à un prêt de l’industriel et mécène de l’école de Nancy, Saint-Just Péquart. Il reçoit des commandes de ferronneries pour des édifices privés et, en 1926, la première collaboration pour l’architecte Robert Mallet-Stevens. Il s’inspire de motifs géométriques simples et élégants qui feront florès chez les membres de l’Union des artistes modernes (UAM) comme en témoignent les motifs décoratifs  répétitifs en gradins pour les trois premières parties, et pyramidaux pour la dernière, constitués de plaques rectangulaires en acier peint noir, soudées entre les barreaux de cet escalier réalisé, avec la grille, pour les Cristalleries de Nancy, entreprise active de 1920 à 1935. Alberto Giacometti (1901-1966) s’intéresse au début des années 1930 aux «objets utilitaires, qu’il admirait dans les sociétés antiques ou primitives. Ses lampes, vases, appliques qui étaient vendus par le décorateur d’avant-garde Jean-Michel Frank», indique le site de la fondation Alberto et Annette Giacometti. Dans ce programme, on remarque une épreuve en bronze de Grande Feuille, version fine, modèle conçu vers 1933-1934, pouvant servir de pied de lampadaire, haut de 150,5 cm, et aujourd’hui estimé autour de 150 000 €. Aussi hiératique qu’une colonne antique, Bougeoir, modèle conçu vers 1937, peut être utilisé comme pied de lampe. Cette épreuve en bronze, haute de 34 cm et attendue aux alentours de 40 000 €, a figuré dans la décoration de l’appartement d’Yvonne et Félix Goudard, confiée à Jean-Michel Frank.
Vendredi 1er décembre, salle 1 - Drouot-Richelieu.
Ader OVV. M. Eyraud.
Raden Saleh (1814-1880), Portrait présumé de Caspar Reinwardt, naturaliste néerlandais (1773-1854), 1835, huile sur panneau, 36,5 x 31 cm.
Estimation : 50 000/70 000 €
Un artiste indonésien voyageur
Depuis les années 1990, ce peintre sort enfin de l’ombre, tant dans son pays qu’en Europe. Claire Guillot et Pierre Labrousse lui ont consacré un article en 1997 dans Archipel, intitulé « Raden Saleh, un artiste-prince à Paris », séjour effectué entre 1845 et 1848. Ce fils d’un notable de Semarang (Java, île des Indes néerlandaises), confié à un tuteur à Batavia (aujourd’hui Djakarta), est remarqué par ses dons artistiques et formé à la peinture occidentale. Son mentor se nomme Caspar Reinwardt, directeur de l’Agriculture, des Arts et des Sciences dans la colonie hollandaise ainsi que du jardin botanique de Bogor. Grâce à une bourse, le peintre part étudier les grands maîtres, effectuant un long séjour en Europe. À Paris, protégé par la communauté hollandaise et le représentant du grand-duché de Saxe-Cobourg-Gotha, l’artiste indonésien fait sensation. Le 5 mars 1845, Le Petit Courrier des dames. Modes, littérature, beaux-arts, théâtre lui consacre un article : «Le prince Saleh a aujourd’hui trente-deux ans ; ses manières sont nobles, aisées et exhalant un parfum de bon ton, de bonne compagnie […] Il vient à Paris, où il compte faire un séjour de deux ans, pour apprendre la langue française et étudier les tableaux des grands maîtres.» Proche d’Horace Vernet, qui l’accueillit dans son atelier, grand admirateur d’Eugène Delacroix, dont il reprit le thème des combats de fauves, Raden Saleh brossa des portraits et de nombreuses vues de son pays, ainsi que des scènes de chasse. Ayant résidé dans sa jeunesse chez Reinwardt à Bogor, il le retrouve à Leyde en 1835, où le naturaliste occupe alors le poste de professeur d’histoire naturelle à l’université.
Vendredi 1er décembre, salle 10 - Drouot-Richelieu.
Drouot Estimations OVV. Cabinet Chanoit.
Pierre-François Delafons, Paris, 1749. Tabatière en or jaune, guilloché et émaillé vert toutes faces de motifs d’écailles, couvercle et fond à décor de bouquets de narcisse en émaux polychromes, 3 x 6,2 x 5,1 cm.
Estimation : 25 000/40 000 €
Un souvenir du roi Louis XVI
Il est toujours étonnant de constater combien l’herbe à Nicot a suscité l’imagination et le talent des orfèvres du XVIIIe siècle pour la réalisation des boîtes destinées à la conserver. Avant la découverte des Amériques, le tabac est une plante sacrée et curative utilisée par les prêtres et les chamanes pour communiquer avec les esprits et apaiser les douleurs. Importé pour la première fois en Europe par Christophe Colomb, il devient célèbre en France grâce à Jean Nicot, qui envoie de la poudre à Catherine de Médicis afin de soigner les migraines de son fils François II. À l’époque de notre tabatière, sa culture est prohibée en France depuis 1719, à l’exception de la Franche-Comté, la Flandre et l’Alsace ; elle ne sera à nouveau autorisée qu’en 1791. Ce coffret est l’œuvre de l’orfèvre parisien, reçu maître en 1732, Pierre-François Delafons. Il a appartenu à un certain Just Anthoine, fidèle serviteur de la baronne de Jumilhac, veuve de Bernard-René Jourdan de Launay (1740-1789), dernier gouverneur de la Bastille, décapité le 14 juillet, à qui il avait été offert par Louis XVI. Plusieurs boîtes de cet orfèvre sont conservées au Louvre, à Baltimore, à Saint-Pétersbourg et à New York… Si le nom du narcisse provient de celui du très beau jeune homme qui, selon la légende, s’éprit de son image reflétée dans l’eau et se consuma d’amour jusqu’à en mourir, la fleur fut introduite en Chine au Moyen Âge sous le nom d’«immortelle de l’eau», où elle accompagne les vœux de nouvel an. Blanc ou jaune, le narcisse figure régulièrement dans les tableaux de fleurs, car il participe à l’harmonie du bouquet.
Vendredi 1er décembre, salle 2 - Drouot-Richelieu.
Beaussant Lefèvre OVV. Émeric & Stephen Portier.
Élisabeth de Mac Mahon (1834-1900). Album de 42 aquarelles exécutées entre mars 1865 et mai 1870, 25 x 35 cm (en moyenne).
Estimation : 10 000/15 000 €
L’Algérie d’Élisabeth de Mac Mahon
Des portraits d’hommes et de femmes en costume traditionnel, d’amis et de proches, des panoramas du port d’Alger, des vues du palais d’été du gouverneur, de la mosquée El Kebir, de la porte de la casbah, de ses rues et de la vieille ville, du fort Barberousse (l’ancienne prison civile de la ville blanche), du quartier populaire de Bab El Oued, des gorges de la Chiffa… Au total, quarante-deux fines aquarelles composent cet album, certaines signées de l’initiale du prénom de leur créatrice sur deux bâtons de maréchal en sautoir. Les feuilles sont datées, parfois localisées, les personnages représentés nommés, chaque dessin étant contrecollé dans un album et annoté en marge par l’ancien propriétaire. Née Élisabeth de La Croix de Castries, elle est la fille de Marie-Augusta d’Harcourt et de Charles de La Croix de Castries, gentilhomme ordinaire de la Chambre du roi (1829). Elle épouse le 14 mars 1854 Patrice de Mac Mahon (1808-1893), duc de Magenta, futur président de la République, après la chute de Thiers en mai 1873. C’est donc tout naturellement qu’elle le suit quand il est nommé gouverneur général de l’Algérie, le 1er septembre 1864, poste qu’il occupera jusqu’en 1870. Une période importante, car après avoir réalisé une occupation militaire complète, la France doit mettre en œuvre une politique qui permettra d’organiser la conquête. Notre dessinatrice œuvrera pendant plusieurs années à la tête du Comité central de la Croix-Rouge, et créera au palais de l’Élysée une lingerie pour fabriquer des layettes destinées aux enfants pauvres. Une femme aux multiples talents…
Mardi 28 novembre, salle 15 - Drouot-Richelieu.
Gros & Delettrez OVV. Cabinet Vallériaux.
Petrus, collection de 63 bouteilles de 1945 à 2010 ; manquent les millésimes 1956, 1965 et 1991.
Estimation : 220 000/250 000 €
Nectars d’exception
Les appellations des grands vins français sont, à travers la planète, synonymes d’excellence et… de luxe. Quelques clients privilégiés figurent sur la liste de la romanée-conti, bourgogne de rêve, dont une bouteille du millésime 1961 ouvre la vacation et est évaluée autour de 8 000 €. D’autres amateurs fortunés peuvent se constituer des caves de bordeaux prestigieux avec les millésimes importants, telle cette collection de petrus depuis l’année mythique de 1945 jusqu’à la grande année 2010. Ce vin royal a été choisi pour les fêtes du couronnement de la reine d’Angleterre, en 1952, assurant sa renommée outre-Manche. En plus de cette collection, vous pouvez opter pour un magnum du millésime 1949, estimé autour de 10 000 €, ou une impériale (contenance de six litres) de l’année 2000, présentée dans sa caisse en bois d’origine (69 000 € environ). Autre bordeaux mythique, le château-yquem, déjà cité en 1787 dans la liste des crus distingués par Thomas Jefferson, alors ambassadeur des États-Unis d’Amérique auprès de Louis XVI. Dans cette vente, plusieurs lots sont consacrés à ce sauternes moelleux. Du millésime 1908, une caisse de 12 bouteilles est évaluée quelque 60 000 €, et de 1928, une autre est attendue autour de 30 000 €. Ainsi, le nouvel acquéreur pourra tout en dégustant savourer les propos de Jefferson : «Le vin blanc de Sauternes de votre cru […] a été si bien approuvé des Américains qui y en ont goûté, que je ne doute pas que mes compatriotes généralement ne le trouvent pas aussi conforme à leur goût. Actuellement que je me suis établi ici, j’ai persuadé notre Président, le général Washington, d’en essayer un échantillon. Il vous en demande trente douzaines, Monsieur, et moi, je vous en demande dix douzaines pour moi-même.»
Vendredi 1er décembre, salle 6 - Drouot-Richelieu.
Marc-Arthur Kohn OVV.

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